Vendredi 17 mai 1996
Seyssel, le départ

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Rendez-vous à 9h à la Rippe avec Michel. Dernier pesage des bagages. 40 kg pour Charly, une dizaine pour chaque bipède. Michel arrive à l'heure avec son van. A Chavannes-des-Bois, on doit presque porter Charly qui refuse d'entrer dans la maison-qui-bouge.

Prise de tête avec les douaniers français. Non, non, il faut aller là-bas, chez le vétérinaire. Ah très bien, mais comment arrive-t-on là-bas avec le van ? Mon collègue va vous ouvrir. Trouver le collègue. Courte visite du vétérinaire, tampon. Retourner payer à droite, faire timbrer les papiers à gauche, regarder le douanier remplir consciencieusement chaque rubrique de la quittance en suçotant son stylo après chaque mot, sans s'énerver. Un petit saut au bureau de gauche, comment, mon collègue ne vous a pas pris en charge. Si, si. C'est bon. Jeton de sortie au bureau de droite, on peut partir. Charly est très énervé, transpirant, et il essaie avec persévérance de trouer le plancher du van de Michel avec son sabot antérieur.


Arrivée au camping de Seyssel, presque vide. On débarque le fauve, tout content de sortir. On monte la tente, on y enfile tous nos sacs (où va-t-on dormir ?), et on part à la recherche d'une pizza à emporter, avalée sur le pouce au bord du Rhône. Quelques gouttes tombent, comme pour nous prévenir. Seyssel est un joli petit bourg. Michel repart et nous nous installons un peu mieux. On repart en ville (grand mot) avec notre compagnon à longues oreilles faire des courses pour les deux prochains jours. Il s'est calmé et séché. Il est heureux de marcher un peu. Sur la place de Seyssel, Monsieur est roi. Tout le monde veut lui parler, le caresser (surtout les oreilles...) et il reste même tranquille pendant que l'on boit un verre au bistrot. De retour au camping vers 15h30, on n'a plus rien à faire, ce qui nous change du stress de ces dernières semaines. Je fais une petite sieste pendant que René se ballade à la recherche d'un cordonnier pour recoller ses semelles qui, déjà, semblent prêtes à renoncer. Malheureusement, le dernier cordonnier de Seyssel a pris sa retraite le 31 mars.

Charly est OK, il veut nous suivre si on s'éloigne, mais il reste toujours calme. On lui a trouvé de nouveaux bobos, rien de grave pour bâter le lendemain, du moins espérons-nous.

 



C'est à n'y rien comprendre ! Que fait-on là ? Parce qu'il faudrait m'expliquer. Il y a à peine un mois, je broutais tranquillement l'herbe d'Annecy chez Monsieur Mermillod. Un beau jour ils sont venus me voir, ils ont vaguement parlé d'un voyage, et hop, ils m'ont emmené dans leur pays. J'ai obtenu le passeport suisse sans devoir chanter l'hymne national. Le vétérinaire de la douane m'a tordu l'oreille, fin des formalités . Puis ils ont commencé à me brosser tous les jours, ils m'ont longuement examiné les sabots, qu'ils ont enduits d'une matière dégoûtante. J'aurais dû me méfier. Après quoi il a fallu se promener tous les jours avec des sacs sur le dos, comme si ça ne frôlait pas le ridicule. Et aujourd'hui ils m'ont fait remonter dans une de ces maisons-qui-roulent (fort dangereux, ces engins), et ils m'attachent à un arbre, dans un lieu perdu. Je veux rentrer à Genève, nom d'un petit âne ! Où est la sortie ? ? 
Samedi 18 mai 1996
2ème jour, Seyssel - Chanaz, 20 km


La nuit fut laborieuse. Charly n'aime apparemment pas être attaché pour dormir. Je l'entends tourner comme une hélice, donner des coups de tête et de pied à la corde. Puis il se calme pour un moment. Soudain, il repart d'un pas assuré en direction de Genève. Cette fois, c'est décidé, je rentre. Dzooiing. La corde se tend et résiste. Heureusement que nous avons choisi du matériel solide, la corde supporte 1'100 kg de tension, le mousqueton 700. Charly se mouche, il tente même un timide braiement de dépit. Gêné par l'humidité du sol, je n'arrive pas à dormir. J'écoute Charly. Va-t-il réussir à se libérer ? Ne va-t-on pas, au matin, retrouver ses oreilles et le licol au bout de la corde ? Pour améliorer l'ambiance de fête, il commence à pleuvoir au lever du jour. Il pleuvra toute la matinée.

Départ morose. Nous longeons une route assez fréquentée. On essaie de couper par le bord du Rhône. Cul de sac. Marche arrière. On trouve un sentier qui nous permet de récupérer la départementale sans trop de détour. Mais il est très raide. Il faut décharger Charly, le convaincre de gravir ce sentier escarpé et glissant, monter son paquetage à la force de nos épaules fragiles. On va suivre la route, même si le bruit des voitures nous frôlant n'est pas rassurant. En fin de matinée, la pluie cesse et nous arrivons péniblement, trempés, à Serrières-en-Chautagnes. Pique-nique.

A partir de là, nous longeons le Rhône, jusqu'à Vions. Pause coca devant un magnifique étang, parmi les joueurs de boules, et dernier bout jusqu'à Chanaz, où nous pensions trouver un gîte équestre. Le gîte est fermé, mais Charly est accepté. Il a un joli pré où nous l'attachons quand même, car les barrières sont hautes. Il est très calme, avec les chevaux à côté. Il est fatigué. Lorsque l'on débâte, "ôh" horreur, le tapis tissé main a frotté et arraché les poils devant le passage de sangle... Bon. Nous dormons au camping à 500 m. de Charly d'un sommeil réparateur.

Voilà où ça nous a mené... ma première blessure ! Ce n'est pas naturel de marcher toute la journée sous la pluie, j'ai essayé de leur dire. Mais ils sont têtus. J'ai quand même bien ri ce matin quand ils ont porté tous mes sacs en haut de cette horrible côte. Ils n'en pouvaient plus ; et moi je broutais tranquillement, attaché à une clôture. A part ce petit moment de joie, on a marché sur du goudron, avec des chauffards en puissance, qui tentaient de nous faire la peau. De la randonnée ? Ils repasseront.


Dimanche 19 mai 1996
3ème jour, Chanaz - Yenne, 16 km


Lever à 6h30. On déjeune, on remballe et il se remet à pleuvoir. Injustice. On soigne Charly. On coupe la couverture avec les ciseaux du couteau suisse (je me fais une cloque au pouce), on tente de protéger les endroits sensibles, et on retourne au camping chercher nos sacs. Toujours sous la pluie. Départ pour Landard. Le chemin grimpe beaucoup. On arrive à attraper le GR 9, qui n'est plus un chemin, mais un ruisseau. En quelques heures, nous sommes trempés et glacés. Charly suit. Nous faisons une halte à Vétrier sous un abri à bois, puis repartons pour Lucey, où nous pensons nous arrêter. La route descend bien, et Charly peine avec ses sacs (enfin, les nôtres). A Lucey, il n'y a rien pour pique-niquer ou dormir. Il est 14h30, et nous repartons pour Yenne, un peu désespérés.


Le sentier est humide et boueux, nous sommes à palmes (presque). Un bout de route, puis à nouveau le GR 9, définitivement pas fait pour les ânes. Yenne est loin. Arrivée pénible, pour Charly aussi, qui en a marre de se lécher les naseaux qui font rigole et de mettre les oreilles en arrière pour ne pas qu'elles se remplissent. Le Clos des Capucins est complet, et nous trouvons par hasard et grâce aux informations de l'association de Haute-Savoie une amie de St-Jacques qui nous accueille. On s'occupe de Charly, on lui trouve un parc, qu'il n'aime pas, car il est attaché et nous ne sommes pas là. On le remet donc dans le jardin de la dame, très gentille. Elle met nos habits à sécher chez ses beaux-parents, nous fait un souper de rois et nous prête la salle-de-bain. Il est 23h30, on est raide; on a marché ou couru pour Charly et pas eu le temps de souffler.

Pourquoi toute l'eau du ciel tombe-t-elle sur nous ? Je suis tout imbibé. Et à la fin de cette horrible journée, sans pause correcte, ils auraient voulu que je dorme tout seul dans un parc, à la merci de toute la pègre de Yenne. Alors là je leur ai fait comprendre qu'il y avait des limites à ce qu'un petit âne gris peut supporter en une journée de dur labeur. Et ils ont cédé ! Ils m'ont attaché à un délicieux petit noisetier, dans un joli jardin, tout près d'eux. Mais soyons cléments, ils ont encore beaucoup à apprendre sur l'art de randonner avec moi.
Lundi 20 mai 1996
4ème jour, Yenne - St-Maurice de Rotherens, 17 kms


Ò joie, le réveil sonne à 6h15. Dur de s'extraire de l'édredon. Anne Simon nous prépare le café, elle est sortie acheter des baguettes fraîches. Merveilleuse, cette dame. En plus, le soleil pointe. Elle nous recommande d'éviter le GR 9 avec l'âne, trop escarpé selon elle. 10h30, départ en direction de Loisieux par les départementales. Les bas-côtés ne sont pas très praticables, et Charly refuse carrément d'y poser les sabots. Après plusieurs refus de l'âne, nous finissons par le laisser marcher sur le goudron. ça grimpe presque tout le temps, je me fais photographier avec Charly pour la postérité au sommet du col. La descente est pénible pour Charly, nous finissons par trouver le gîte du Vernay et Louis Revel. Charly n'a plus de sabots. Ils ont été complètement râpés durant la journée. Nous essayons toute la soirée d'atteindre un maréchal-ferrant, sans succès. Sandra me bat au backgammon (pouf) et demain nous chercherons un mécanicien pour les pieds de Charly. Nous avons des courbatures partout, des crevasses aux doigts, du Parapic qui pique lesdites crevasses, il semble qu'il y a des mois que nous errons. La chute dans l'échelle de Maslow est très rapide. Nous soupons avec vue sur la plaine de St-Genis, il nous semble distinguer au loin le Pilat dans la brume. Je cesse d'écrire pour faire une partie d'échelles sur le jeu offert par Jôsiane. Bonne nuit.

Remarquez, j'ai moi aussi encore quelques notions de randonnée à assimiler ! Comme " il ne faut pas marcher toute la journée sur ce sol noir et plat qu'ils nomment goudron ", mais " il faut profiter des bordures herbeuses que Dame Nature a mis à la disposition des sabots des ânes ". J'ai eu tellement chaud aux pieds que je promets de ne plus le refaire... Notez que le gîte de ce soir a du bon, et je les ai entendu parler de faire une pause. Voilà des idées qui me plaisent.
Mardi 21 mai 1996
5ème jour, St-Maurice de Rotherens


OK, nous fûmes bloqués toute la journée ! On a pu faire une grasse matinée méritée, et essayer de trouver une solution pour Monsieur le zâne. On a téléphoné à Eric Blanchot et à Jôsiane. Le maréchal contacté hier a fini par nous rappeler, il vient demain à 10h. On a profité de cette journée pour faire des courses avec Louis Revel à St-Genis-sur-Guiers. Louis Revel, qui a dû commencer à rénover son gîte il y a quinze ans, cesser les travaux deux mois plus tard et du même coup renoncer définitivement à nettoyer quoi que ce soit, tout étant de toute façon en chantier, drôle de pasteur marginal qui effectue sa tournée pastorale avec René à l'heure du pastis.
On a des réserves. Voilà !! C'est tout !! Charly a l'air d'apprécier le calme et il commence à comprendre qu'il ne sert à rien de tirer comme un malade sur sa corde en direction de Genève. Mais bon, les Pyrénées sont loin !
Mercredi 22 mai 1996
6ème jour, St-Maurice de Rotherens - Bachelin Ecole, 8 km


10h15, M. Lazarotto arrive accompagné de sa femme. Il nous rassure sur l'état des sabots de Charly, vérifie les douleurs avec une grosse pince. Il propose de poser des fers aux antérieurs. Et voilà Charly avec de nouvelles chaussures, qu'il semble accepter sans trop de problème. Il tape du pied de temps en temps, pour vérifier la bonne facture de ses chaussures. Tout pour FF 200.

Nous avons réorganisé le paquetage et renvoyons via Eric un gros sac en Suisse. Nous abandonnons également le ¾ de nos soupes et paquets de riz pour alléger Charly. Départ en début d'après-midi, par une grosse descente. Charly est capricieux, il se laisse complètement emporter par le poids quand le chemin descend, le paquetage vacille, nous craignons les blessures de sangle.

L'atmosphère entre les âniers est tendue. Nous sommes fatigués de retenir Charly et son bagage. Un petit escarpement à franchir et nous serons arrivés. Mais bon dieu que ça grimpe. Charly refuse. Nous le poussons, le tirons, le portons en ahanant sur 2-300 m. Sandra me demande de lui laisser de la corde. La corde se déroule, Charly attend. Quand la corde est complètement tendue, Charly, soudain inquiet d'être abandonné, nous suit à 5 m. Il finira la grimpette au trot, voire au galop. Encore une descente et nous voilà chez Finet, magnifique gîte équestre. Apéritif. Il nous cède une peau de mouton. Alerte aux tiques, 2 sur Charly, 1 sur Sandra, occis avant qu'ils ne piquent. Une bonne flambée, soupe à l'avoine de M. Migraox, café et bonne nuit dans un lit double, SVP.


Je m'insurge ! J'avais promis de faire attention à mes sabots, mais non, ils ne m'ont pas cru. Ils ont fait venir un tortionnaire qui m'a cloué, oui je dis bien cloué, des semelles d'un poids inimaginable sous les pieds. Alors non content de devoir porter leurs sacs, il va falloir que je fasse deux fois plus d'efforts pour marcher. Mais à quoi pensent-ils ? De plus ils m'ont enfermé dans un box, et il y a ce chien qui n'arrête pas de me tourner autour. Je sens que je vais sévir...
Jeudi 23 mai 1996
7ème jour, Bachelin Ecole - Valencogne, 20 km


Il pleut au réveil, mais ça cesse durant le petit-déjeuner (café solo, pour cause de fin de provision). M. Finet nous prête deux TOP 25, à lui retourner par la poste. Bardés de nos cartes précises, nous nous engageons sur un sentier. Nous sommes bientôt bloqués entre les barbelés et un arbre tombé. Marche arrière. On suit la route. Descente pénible jusqu'à St-Genis-sur-Guiers. Arrêt boulangerie, une dame arrête sa voiture pour offrir du pain sec à Charly. Supermarché puis départ vers les Abrêts. On traverse l'autoroute sur un pont. Charly a très peur des voitures qui s'engouffrent sous ses pattes. Un indigène dans sa maison accepte de remplir la cuvette de Charly, mais refuse obstinément de prendre la gourde que je lui tends : " A droite, vous avez la nationale, à gauche, vous avez une autre nationale, au milieu les marais. Vous êtes emmerdés. " Merci, au revoir monsieur. Le bât avance toujours sur les épaules de l'âne, nous aurons de la peine à résoudre ce problème. On s'arrête pour manger, nous au milieu du chemin pour éviter de se faire attaquer par les tiques, vraiment très nombreux.

Après-midi d'enfer. Charly refuse d'avancer. Il " casse " son pied dans les descentes, on craint le pire. Très énervés, on le détache et on le laisse sur place. Il broute calmement l'herbe au bord du chemin et attend qu'on vienne le rechercher. Il accepte après de longues négociations de marcher jusqu'aux Abrêts. Arrêt Tropico et cerises burlat. Charly provoque une émeute devant l'étalage du primeur, qui se casse d'une carotte pour lui. Le bistro d'en face lui offre l'eau, qu'il refuse dédaigneusement, une vieille dame lui apporte de vieilles carottes pas fraîches, aussi ridées et terreuses qu'elle, que Charly refuse également.

Nous repartons péniblement pour les derniers kilomètres jusqu'à Valencogne. Nous sommes tous épuisés. Accueil chaleureux au gîte équestre le Brocard. Etiquage de Charly, couvert d'adorables petits acariens très attachés à la fourrure épaisse de notre porte-bagages.

Les parcs à chevaux ayant des clôtures beaucoup trop hautes pour lui, Monsieur dort dans un petit parc avec des poules. Vexé, il raccourcit d'un coup de patte rageur la truffe du chien des voisins.

Ce soir, bavette à l'échalote et frites, flan, vin, café. Douche et dodo sous la couette du gîte, propre.
Le soleil a tapé fort et nous sommes brûlés au cou et aux avant-bras. Nous décidons de faire des étapes plus courtes, nous sommes fatigués de porter Charly à bout de bras.

Comme nous avons peu d'occasion de faire du tourisme architectural et religieux, nous commençons à photographier les églises sur notre chemin, même si elles ne sont pas gothiques, romanes ou anciennes.


Ah, les petits drôles ! Faire semblant de m'abandonner alors que je porte leur maison violette et leurs culottes sur mon dos. Ils me prennent pour qui ? Je savais bien qu'ils reviendraient. Mais vous conviendrez qu'il est mesquin de me faire dormir avec des poules pour me punir. J'ai dû bien veiller à ce qu'aucun de ces volatiles ne me vole de grain... Non mais. Et puis je ne sais pas ce qu'ils ont, ils n'arrêtent pas de me triturer les poils, comme s'ils cherchaient quelque chose. Je promets que je ne fais pas de trafic clandestin.

February 22, 2012