Vendredi 24 mai 1996
8ème jour, Valencogne - Le Pin, 7 km


Lever pénible à cause des courbatures. On soigne et nourrit Charly, qui commence à manger beaucoup. On déjeune, on bâte l'animal qui part dans Valencogne avec assez d'entrain, mais qui bloque sur la départementale, 1,5 km plus loin. Désespoir total. Pourquoi ne veut-il plus nous suivre et pourquoi refuse-t-il de marcher sur l'herbe ? On se fâche très fort et nous mettons 2 heures pour parcourir 7,5 km (à plat, s'il vous plaît !!). On arrive tôt (11h30) au Pin, où on nous a recommandé un centre équestre, l'Etrier du Val d'Ars. Charly ignore les fils électrifiés du premier parc où on le met, il refuse de cohabiter avec les shetlands, et il finit dans un box, seul, à gratter le béton. Lorsque la monitrice arrive, elle nous dit que 1) il doit mourir de chaud et 2) que s'il n'avance pas, c'est à cause de sa blessure vers la sangle. Elle nous donne une chambre à air de voiture (merci Tatou d'avoir précisé, on a l'air malin avec notre chambre à air de trottinette) pour éviter tout frottement.

Nous décidons de ferrer également les postérieurs de Charly. Le soir, nous avons mis l'animal au paddock, où il est resté avec une joie certaine, entouré de copains. Entre temps, nous avons découvert un hôtel (fermé, on ouvre demain, désolé) et une magnifique chambre d'hôte, luxueuse et un peu en dessus de la moyenne journalière (beaucoup en dessus de la moyenne, en fait, draps à motif d'éléphants bleus, Tahiti noix de coco dans une douche blanche et immaculée, linges moelleux), mais bon, cela nous remonte le moral. La propriétaire nous invite à souper car elle a convié une de ses amies qui fantasme sur les ânes. On passe une bonne soirée, mais on se couche tard.


Ils me bâtent comme ils pensent que l'on bâte un petit âne, mais en fait, ça m'écorche la peau derrière les antérieurs. Et ces deux nigauds voudraient que je leur courre un marathon. C'est que ça me brûle ! Alors j'utilise une arme imparable, la lenteur. J'avance, mais à si petits pas, qu'ils en perdent la tête. Du coup ils ont décidé de s'arrêter dans un centre équestre. Ils voulaient que je reste tout seul dans un parc. Mais je les ai suivis. Puis ils ont voulu que je cohabite avec des shetlands. Ils étaient beaucoup trop curieux, avec leurs petites oreilles ridicules, alors je me suis défendu. Du coup, je me suis retrouvé dans une prison en béton, de laquelle je n'ai trouvé aucun moyen de m'évader. Quelle journée !
Samedi 25 mai 1996
9ème jour, Le Pin - Le Bévenais, 15 km


Lever encore une fois difficile dans cette magnifique chambre bleue. Petit déjeuner dans le jardin d'hiver, et départ pour bâter l'animal. Surprise, il n'est plus dans son pré. O joie, le maréchal (M. Lazarotto again) a déjà fini, Charly a 4 petits fers aux papattes. Plus d'excuses. Monsieur pourra marcher où il veut, mais il devra marcher. Dernière discussion avec la responsable du centre équestre, qui nous conseille de bâter et de sangler plus en arrière. Ça balance un peu au début, puis Charly s'y fait. Il y a moins de roulis dans les descentes. Nous commençons à le soupçonner de provoquer lui-même le tangage du chargement pour pouvoir brouter quelques brins pendant que nous vérifions le sanglage. Charly avance. Visite à l'ancienne chartreuse de la Sylve bénite, où on nous fait savoir que c'est privé et que ça ne se visite pas. Charly laisse en cadeau à ces gens peu accueillants un beau crottin au milieu du gazon anglais. Nous quittons les lieux rapidement. Pause midi à Burcins, où un paysan sympa nous laisse utiliser un bout d'herbe et son hangar pour nous abriter de quelques gouttes de pluie.

A la sortie du Grand Lemps, nous commençons à chercher un emplacement pour camper. Galère. " Tous nos champs sont occupés, vous comprenez, il y a même des taureaux. Ceux-là sont libres mais on vient de mettre de l'engrais ", ou alors " l'herbe est haute, vous allez la coucher. "

Nous trouvons finalement un bout de jardin à Bevenais, chez un privé en train de tondre son gazon assis sur un petit tracteur. Nous pouvons utiliser sa cabane de jardin pour entreposer nos affaires et manger, et le robinet extérieur.

La petite fille de la maison, Marion, fait un petit tour de gazon à dos de Charly. Sa maman s'inquiète pour son potager et nous demande de surveiller que Charly ne dévore pas ses salades. Sage précaution. Ces braves gens nous aident à chercher une solution pour caser Charly dans la région de la Côte St-André. Sans succès, mais merci pour le café et l'accueil.

Dans la tente et dodo, après gymnastique à la cuvette et savon de Marseille dans la cabane. Il pleut une bonne partie de la nuit, mais la tente résiste et nous passerons une bonne nuit.


Le tortionnaire est revenu. Si, si, et il m'a recloué de nouvelles chaussures. Là je pense que je vais devoir les suivre sans trop protester sous peine de finir en saucisson, qu'ils me disent. Ils ont mis une protection autour de la sangle et je pense que je vais marcher à une allure raisonnable. Mais la région que l'on traverse est fort intéressante, il y a plein de bovidés. De toutes sortes. Et ce soir nous dormons face à un pré rempli de vaches. J'ai encore quelques problèmes à parler leur langue, mais je parie que d'ici la fin du voyage, j'y arriverai.
Dimanche 26 mai 1996
10ème jour, Le Bévenais - La Côte St-André, 10 km


Ce matin, lever sous un soleil timide. Charly a passé une bonne nuit, calme. Il semble avoir renoncé à tirer en direction de Genève. Il a presque réussi à braire d'extase devant une vache paissant dans le champ voisin. Marion vient voir si Charly va bien. Elle me demande où on va, pourquoi, etc. Elle nous dit : " Quand je serai grande, je serai comme vous, voyageuse ! ". On plie bagages et on s'en va par de petits chemins jusqu'à La Frette, où le seul commerce ouvert est un boucher, qui par bonheur, vend du miel , du pain et surprise, de la charcuterie. On continue jusqu'à Gillonnay, où on décide de faire une halte. Pendant que je visite les WC publics, René trouve, à l'aide de très sympathiques habitants du coin, un champ pour Charly. On l'y emmène, puis on essaie de trouver une chambre. Le gîte voisin est complet, un groupe en randonnée équestre va arriver, on finit par atterrir à La Côte St-André, à 3 km de Charly. Un petit hôtel sympa au centre ville. On va visiter l'église, puis donner du grain à Charly en auto-stop (plus long que de marcher !!) et on s'offre une pizza. La joie. Jôsiane nous apprend au téléphone qu'Ignace est né ! Youpie tralala.


Voilà comment on me remercie de ma coopération. On m'abandonne lâchement dans une pré, et l'on va en ville dormir à l'hôtel... C'est une honte. Remarquez, ils ont tout pris avec, ce qui veut dire qu'ils ont dû porter tout le paquetage sur quelques kilomètres. Bien fait. Et puis, quatre vaches broutent dans le pré voisin, je vais dormir près de la clôture pour me sentir moins seul.
Lundi 27 mai 1996
11ème jour, trajet : néant à pied


Nous avons pu dormir jusqu'à 8h ! A 10h30, Jôsiane toquait à la porte. Smacks, bon anniversaire, un petit café pour la route et nous voilé partis en œuf climatisé (nous remontons l'échelle de Maslow) pour le parc à Charly. Pique-nique à côté de ce dadais, qui a dormi près des vaches du champ voisin, l'herbe écrasée en témoignant... Pique-nique de rois, vous vous en doutez ! Puis nous visitons, toujours en œuf climatisé, l'église de Notre-Dame du Mont, en haut la côte (en français dans le texte). En fin de journée, Jôsiane nous dépose à La Côte, avec les restes du pique-nique, c'est-à-dire à manger pour 2 jours, et elle nous quitte après un dernier café. Ce fut sympa de retrouver un bout de Suisse et de civilisation (hôtel, voiture...). Nous avons aussi pu profiter des nouvelles de Cayenne et d'Ignace. Notre chambre pue le Chaumes, et je me réjouis de bâter demain matin.

P.-S. Les problèmes de chaussures de René sont momentanément stoppés : il a ses Camel boots. La question : combien de temps vont-elles résister ?


P.P.-S. Dès mon retour, je vais écrire mon mécontentement à M. Raichle. Je suis très fâché contre lui. Ses chaussures prennent l'eau et font scrouitch scrouitch. Ça n'est pas sérieux.
Mardi 28 mai 1996
12ème jour, Gillonnay - Grand-Bossieu, point 499, 17 km


Temps maussade au réveil. Nous cherchons de la pitance pour notre âne, mais le grain se vend par sac de 25 ou 50 kilos, nous prenons un sac de bouchons pour cheval.

Charly n'est pas content du tout de quitter son pré. Il nous fait tout un cinéma pour se laisser bâter. Nous nous arrêtons sous les halles du 13ème siècle de la Côte pour ajuster le sanglage. A la sortie de la ville, Charly pète les plombs. Il fait des bonds de côté et part au galop. Nous quittons péniblement la ville. Sandra s'arrête pour retirer son bandage Gerbot, qu'elle porte depuis ce matin pour enrayer son mal de genou. Charly vise un bout d'herbe, m'y tire, pisse et pète longuement. Quel âne bien élevé, il ne voulait pas uriner en ville. Il sera dès lors de bien meilleure humeur. Nous traversons la plaine de Bossieu sous un vent de face terrible. Nous devons attacher nos chapeaux. Charly baisse les oreilles, sa frange a défrisé de l'humidité de la nuit dernière.

L'après-midi, nous pénétrons dans la forêt de Bonnevaux et marchons sur des sentiers étroits et sauvages. Une vieille dame étrange nous indique un champ en friche où nous pouvons camper. Je vais chercher de l'eau à la ferme voisine. Nous sommes un peu inquiets, nous avons vu beaucoup de traces de sangliers et la dame nous a mis en garde. Charly fait le guet face aux champs, alors que les sangliers devraient normalement sortir du bois. Nous pouvons dormir tranquille.


Les hypocrites ! Ils m'abandonnent deux jours et ils espèrent me trouver de bonne humeur. Alors ils peuvent toujours courir (enfin marcher). Mais ce soir, pour se faire pardonner, on campe tous ensemble. Ils font un de ces cirques pour les tiques. Ils ont creusé un chemin dans les hautes herbes, ils mangent sur le chemin... ça fait pitié à voir.
Mercredi 29 mai 1996
13ème jour, Grand-Bossieu - L'Allemane, 18 km


Lorsque je sors de la tente ce matin, Charly était couché à deux mètres. Il a apparemment passé une bonne nuit. On déjeune, on remballe (sur la route, à l'abri des tiques) et on démarre. 1 km sur une fausse piste. Demi-tour puis nous allons nous balader toute la journée en forêt ou dans les champs. Charly est infesté de tiques et il marche relativement bien, heureusement que l'on a des baguettes de noisetier ! Il apprécie beaucoup les chemins forestiers et il fait des progrès pour négocier les passages très boueux. On campe à côté d'une jolie rivière, ce qui nous facilite la vie, pour la toilette, la vaisselle et l'eau courante pour Monsieur le zâne. Il n'arrête pas de se rouler, a-t-il des tiques sur la colonne vertébrale ? Cela dit, nous sommes au fond d'une cuvette, et si la descente ne fut pas joyeuse, que sera la remontée demain matin ? On s'est rendu compte qu'au lieu des 15 km prévus, cela fait deux jours que l'on avoisine les 20. C'est bien. Le temps est au beau fixe, pas trop chaud. Pourvu que cela dure !

René a détaché Charly pour qu'il le suive chercher de l'eau. L'animal s'est défoulé. Il a galopé en tous sens dix minutes, puis il est revenu vers la tente. Cela prouve qu'il a encore de l'énergie et qu'il ne s'éloigne jamais beaucoup de nous.


Ils ont enfin compris dans quel genre de paysage il faut faire de la randonnée. De jolis petits chemins ombragés dans la campagne, et le soir, un petit camp pour la nuit. Mais ce n'est pas tout ! Ils ont aussi compris qu'ils pouvaient me détacher et me laisser aller et venir à ma guise. Ce n'est pas trop tôt.
Jeudi 30 mai 1996
14ème jour, L’Allemane - St-Pierre-de-Boeuf, 24 km

Matin froid et humide. L’endroit est ensoleillé le soir, mais bien ombragé jusqu'à 10h. Sandra est frigorifiée malgré le matelas de roseaux que j’ai douloureusement coupé et étendu sous la tente.

Je lâche Charly qui m’accompagne en sautillant à la rivière pour faire la vaisselle. Il aime beaucoup cette petite crique abrité par les feuillages et une falaise. Il fait des allers et retours au galop le long de l’eau en ruant et pétant allègrement, trempe ses babines prudemment dans le ruisseau. Une certaine complicité s’installe entre notre âne et nous. Tout de suite, ça grimpe très fort sous le soleil. On passe de 5° humides à 20-25° sous le soleil tapant en quelques minutes. Descente abrupte vers Le Lécher. Charly glisse sur le goudron et nous devons nous battre pour qu’il emprunte la bordure.

Nous arrivons dans la plaine de la Varèze près de St-Alban. Pause pique-nique dans les peupliers, dans une tranchée hachée par une tondeuse à gazon géante. A Beauchuzel, une dame nous arrête pour nous offrir de l’eau. Elle avait 4 chevaux, et elle tient absolument à tenir la corde de Charly pendant qu’il boit. Nous arrivons péniblement sous le soleil sur la place de Clonas-sur-Varèze.

Les gens s’arrêtent pour nous parler, comme ce monsieur dont la soeur est en train de faire St-Jacques. Elle est partie depuis un mois du Puy et se trouve actuellement aux Pyrénées. On nous indique un centre équestre à St-Alban de Varèze. Merci, nous en venons, puis un camping à St-Pierre-de-Boeuf, à 3 km au sud de Chavanay. Nous passerons la nuit là. Charly traverse fièrement le Rhône, première grande étape de notre périple. Ah qu’il est bon de sentir de l’eau chaude couler du plafond sur sa tête. Et merci Mémé Louisa pour les judicieux conseils concernant le savon de Marseille, qui vaut tous les enzymes gloutons de France. Sandra n’est pas bien. Nous décidons d’acheter des petits matelas-mousse à l’occasion. Le sol est vraiment trop inégal et humide selon les endroits.

La folie du béton les reprend... Des ponts, des avenues grouillantes de voitures, une rivière géante, que dis-je, un fleuve, et des heures de dur labeur. Ils sont fous !!! Je ne vais pas en revenir, moi, de ce voyage initiatique. Que je regrette la Suisse, les prés plein d’herbe grasse, les soeurs Mottier...

February 22, 2012