Vendredi 31 mai 1996
15ème jour, St-Pierre-de-Bœuf - Maclas (camping Au Buisson), 8 km


Ce matin, je me réveille au plus mal. Intestins en grève. On part quand même faire quelques achats dans le bourg de St-Pierre-de-Boeuf, fort joli mais hélas en voie de désertification. Quand on revient au camping, je dors une heure et René dîne. On décide de partir à 14h30, mais il fait encore très chaud. On suit la départementale 3 km jusqu'à Malleval, bourg médiéval et historique. De là, on suivra petites routes et sentiers pour arriver à bon port. ça grimpe pas mal, mais Charly ne se fait pas trop prier, sauf devant un couple de dadais qui plaignent " Monsieur Martyr " ! Mais moi je souffre beaucoup de la chaleur et la fin est pénible. René m'a supporté avec grandeur d'âme (en gras dans le texte). Nous sommes arrivés dans une maison familiale de vacances où l'on peut camper. Douche glacée pour moi, et nuée de petits scouts pour Arziquiquet, qui est adulé. Soirée calme, mais la pluie menace dans le lointain.


Et voilà, ils ont éventé l'un de mes meilleurs tours. Ah, ils sont malins, ces humains. J'ai peut-être eu tort de les sous-estimer. J'ai bien essayé de m'écrouler et de rendre l'âme en présence d'un couple d'amis des ânes, ma meilleure scène, les oreilles à plat, le museau traînant par terre, Oh le pauvre petit âne, ils ne m'ont pas cru. Ils les ont laissé s'éloigner et ils m'ont fait chauffer les fesses avec un tel entrain que j'ai dû reprendre la route. Heureusement, un groupe d'enfants est venu me faire la fête et me cajoler. Il y a une justice, les enfants connaissent les vrais héros.
Samedi 1er juin 1996
16ème jour, Maclas


Ciel couvert au réveil. Sandra n'est vraiment pas bien. De toute façon, elle ne pourra pas marcher aujourd'hui. Je vais à l'accueil demander une chambre. Petite gymnastique organisationnelle de la part d'Anne, secrétaire, et hop Sandra peut s'installer dans un lit. Le ciel menace. Je démonte la tente, range le tout et je pars sur un vélo préhistorique. Direction les écuries du moulin de Plasson, à 4 km. A mi-chemin, la chaîne déraille. Zut pour mes pantalons fraîchement passés au savon de Marseille (hier soir, avec moi sous la douche). La propriétaire de l'écurie me donne 6 litres de granulés pour Charly et refuse tout argent. Pensez-vous, il faut qu'elle mange, cette pauvre petite bête. Pleine de sollicitude pour un pauvre petit âne qu'elle n'a jamais vu. Comme les écuries sont tout au fond d'un vallon, j'attaque la grimpette. La selle tourne sur son axe à chaque coup de pédale, et crac, la pédale me lâche. Une réparation de fortune me permet de rentrer sans toutefois rendre jaloux McGyver ni Rohminger. Sandra dort.

Je vais promener Charly qui effectue quelques belles cabrioles au bout des 5 m de corde. Il commence à pleuvoir. Au sec, dodo, après avoir encore perdu au backgammon. Un groupe de cyclistes en transe et shorts fluo-moulants préparent bruyamment leur sortie du lendemain sous nos fenêtres.


Ils croient que quelques petits pas et ruades autour du village suffisent à épuiser mon énergie indomptable. Les naïfs. Va-t-on bientôt repartir ? C'est un peu facile, de freiner toute l'expédition et de rester à se reposer en évoquant des excuses médicales non vérifiées. Est-ce qu'on me demande si j'ai mal au dos avant de charger les bagages sur le bât ?
Dimanche 2 juin 1996
17ème jour, Maclas encore


Ce matin, je vais mieux ! On déjeune après le groupe de vététistes bavards, puis l'on va faire quelques emplettes à Maclas. Charly est sous la pluie, tourné en direction de Genève ! Vers 16h, on décide de le bouger. On l'attache près d'un escalier pour qu'il puisse se mettre à l'abri. Mais non, Monsieur est trempé comme une soupe mais il broute sous la flotte. Allez comprendre. Ce soir, on décide de cuire la minestrone de René (si, si !) et devinez quoi ! je la renverse. Nous avons dû nettoyer du sol au plafond et se contenter d'une soupe Migros. On a profité de cette journée pluvieuse pour laver quelques affaires qui sèchent. Demain, destination Bourg-Argental où le camping nous attend, manifestement étonné de la présence d'Arziquiquet. On annonce du beau temp, et il tombe tout ce qu'il peut ! Pourvu que ça change. René est très fâché pour sa minestrone...


Et voilà, ils sont à l'hôtel, et moi je prends la pluie. J'ai beau avoir la fourrure épaisse, je ne suis pas un mammifère marin, tout de même. Et puis, cet eau qui me dégouline dans le creux des oreilles, c'est d'un désagréable. La déprime, quoi ! Finalement, ils m'ont amené près de leur chambre, je peux m'abriter sous la rampe d'escalier. Mais c'est trop facile, pour bien les culpabiliser, je vais rester toute la nuit sous la pluie.
Lundi 3 juin 1996
18ème jour, Maclas - Bourg-Argental, 13 km


tiques tiques tiques
Lever parmi les fourmis qui ont envahi mon lit. Allez savoir pourquoi, il n'y en a nulle part ailleurs que dans mon lit. Sandra part chez le médecin à Maclas. Le système médico-social français semble lourd et il est difficile de se faire faire une prise de sang. Status quo. A son retour, on bâte Charly qui après 2 jours de pluie sent vraiment l'âne mouillé. Départ sous un ciel maussade vers St-Julien-Molin-Molette, que nous atteignons à midi. Pique-nique sur la place. Je réveille le bistro du coin pour acheter des boissons. Charly n'a pas d'herbe, mais il a droit à un kilo de carottes et une baguette sèche offerte par le bar.

En quittant le village, Charly nous fait la grande scène du " J'ai peur de tout ". Un ouvrier avec une brouette le tétanise. Le bruit d'une machine de chantier provoque une approche millimétrique et suspicieuse, puis on observe et jauge l'engin pétaradant pendant quelques instants avant de daigner repartir. Nous franchissons le col du Banchet. Photo souvenir. La descente par la piste équestre est rude. Charly vise les brins d'herbe à brouter, oublie de contrôler ses pattes, se les emmêle, secoue le chargement dans tous les sens, fait sauter le bât jusque sur ses oreilles, part en trottinant, bref, est difficile à tenir. Nous arrivons au camping de Bourg-Argental. Petit chalet luxueux pour nous, que les gérants ont bien voulu nous louer exceptionnellement à la nuit, un coin d'herbe non fauché pour Charly. Je devrai le déplacer, car il ronge toute l'écorce d'un jeune bouleau. Joie, il y a une machine à laver et un séchoir, luxe des campings trois étoiles. Nous profitons du confort pour nous cuisiner une ratatouille et du poisson, qui ne conviendront cependant pas au système digestif de Sandra, en goguette ces jours. Charly a droit à une coupe d'été entre les antérieurs, nous lavons et soignons ses bobos et piqûres de tiques. Sandra prépare les étapes pour les jours suivants. Nous sentons Le Puy à une distance mesurable.
Mardi 4 juin 1996
19ème jour, Bourg-Argental - St-Meyrat, 15 km


Réveil dans notre chalet cossu, brossage de l'animal et départ direction le centre de Bourg-Argental. Là, on parque Charly et je vais à la banque retirer quelques billets. Je trouve la seule " boutique " d'habits du département, et je me décide pour un T-shirt longues manches style sous-vêtements 1800 !!! Très mignon, même couleur que Charly sale...

On repart et on attrape un sentier de randonnée, qui grimpe, qui grimpe. Charly en est tout essoufflé. En 2 km, on gravit 200 m. On se serait cru en train de varapper. Au sommet, Charly nous fait son premier démarrage de la journée. J'y ai laissé un peu de peau d'un doigt. On continue, plus à plat, jusqu'à l'entrée de St-Sauveur-en-Rue. Le chemin (ou la route) suit une ancienne voie ferrée. Très joli et très tiqueux.
Anecdote : Charly, toujours très curieux, veut voir de près un genévrier. Il y met le nez et les pattes avant. René suit et " joie ", c'est un nid de tiques. Il fallait voir René, affolé, sautillant dans tous les sens, se donnant des grandes claques sur les pantalons pour faire tomber les tiques.

On a pique-niqué sur un terrain de jeu. Charly a voulu se rouler, alors on l'a débâté et Monsieur s'est couché 10-15 minutes. Nouvelle façon de nous faire comprendre que la randonnée ne lui plaît pas ?

On repart vers 14 h (soit dit en passant, notre moyenne horaire augmente, et l'on tient du 4 km/h sauf si ça grimpe beaucoup) et on rejoint la départementale 503 qui passe le Tracol, fin du parc du Pilat et début de nos ennuis, car la Haute-Loire avoisine les 1000 mètres d'altitude moyenne. Petit chemin boueux, où René se fait crépir par Charly qui résiste un peu..., pour arriver à ce fameux col qui culmine à 1030 m et qui sépare Loire et Haute-Loire. Nous buvons quelque chose sur la terrasse du restaurant pendant que Monsieur le zâne continue ses cabrioles attaché de l'autre côté de la route. Car pendant la montée, il a traversé la route au galop (il y avait des chevaux dans un parc) et exécuté un joli saut de mouton à cause d'un truc par terre. A la masse, le zâne.

Le dernier kilomètre de la journée, mais non le moins pénible, passait à travers champs. Beaucoup d'eau coulait dans des ruisseaux couverts par l'herbe. Quelles histoires !!! Charly a bloqué au milieu des champs et il nous a fallu 10 minutes pour le faire passer. Quand apparurent les maisons de St-Meyrat, nous pensions avoir fini. Les clés du gîte se trouvaient dans la première maison. Mais avant d'avoir rien pu demander, un chien avait mordu Charly à la fesse (et oui, où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir). Le propriétaire du beauceron (rappelez-vous de la marque), pas trop troublé par les facéties de son chien, nous indique le gîte, là-bas, dans une vieille chapelle. On nettoie la fesse trouée de Charly et on soupe. On a fait galoper l'âne dans un champ, il n'a pas l'air de trop souffrir. Ça risque juste de coincer pour bâter. On a un joli feu de cheminée et des lits de catholiques (comprenne qui pourra), car le gîte est en fait une ancienne chapelle, la cuisine et les toilettes aménagés dans ce qui devait être la sacristie. Nous mettrons les matelas à même le sol, les sommiers étant trop âgés et grinçants pour soutenir le poids de nos fesses.


Je les avais pourtant prévenus, on ne peut pas faire confiance à un chien. Depuis le temps qu'on en croise qui hurlent comme des loups autour de mes oreilles, il a fallu que celui-là plante ses crocs dans ma fesse droite. Un vicieux. Je n'ai rien vu venir. J'en ai été tellement surpris que je n'ai même pas pu lui aplatir le museau d'un coup de sabot.
Mercredi 5 juin 1996
20ème jour, St Meyrat - Monfaucon-en-Velay, 14 km


Nous partons à 8h30, et nous nous arrêtons à Riotord, pour téléphoner à Monfaucon et faire quelques achats. Nous repartons par la départementale qui descend doucement, puis qui remonte, moins doucement. Arrêt pique-nique dans la forêt qui longe la route. Mais erreur fatale, nous décidons de reprendre la route vers 14h...Le petit bout de trois kilomètres s'est révélé infernal, tant le bitume était chaud. Malgré le peu de kilomètres parcourus, nous décidons de nous arrêter au gîte communal de Monfaucon. René est malade, tout comme moi l'autre jour.

Charly a été exemplaire, il a marché sans se faire prier malgré l'itinéraire peu plaisant. Le gîte est au cœur du bourg, à côté de l'église, Charly est autorisé à dormir dans le parc du home pour personnes âgées. Tous les pensionnaires viennent lui causer et les enfants de la villes savent vite qu'il y a un âne à visiter...

Petite journée infernale, nous espérons que demain sera meilleur (René surtout, car il agonise sur son lit).
Jeudi 6 juin 1996
21ème jour, Monfaucon - Yssingeaux, 22 km


La nuit fut laborieuse et agitée, mais le réveil est nettement meilleur. La fièvre est tombée, j'ai des courbatures partout, mais je vais pouvoir marcher. Départ à 10h. Nous suivons un petit chemin dans les bois, ombragé et agréable. Seul problème, les chemins cadastraux figurant sur la carte ne sont pas toujours entretenus et nous devons parfois faire de petits détours.

Quelques rencontres houleuses avec des chiens, que nous craignons un peu depuis que Charly s'est fait mordre (sa fesse est argentée disco grâce à un spray désinfectant anti-mouches). Nous arrivons vers 12h30 à Montjuvin et faisons la pause de midi à l'ombre d'une maison, sur la place du village, face à Notre-Dame de Montjuvin, quatre pierres en forme de chapelle pour abriter une statue kitsch en blanc, bleu et or. Forts de notre expérience d'hier, nous ne repartons qu'à 15h30, afin de laisser les ardeurs du soleil se calmer. Nous traversons un barrage et Charly est très inquiet à cause de l'eau qui rugit, mais comme les balustrades sont hautes et pleines, il ne peut pas voir et nous passons sans trop de difficultés. Après " Vasilhac ", un grand trou dans une vallée, nous remontons sur l'autre versant. Bon Dieu, quelle grimpette ! Les fesses de Charly en fument encore.

Encore une petite vallée à franchir, un gué que Charly franchira sans aucune discussion, et nous sommes dans les alentours d'Yssingeaux. Nous trouvons péniblement le centre équestre, prévenu ce matin par téléphone, l'accueil est sympa. Charly est parqué et l'écuyère nous dépose au centre ville. Nous découvrons alors un petit hôtel deux V , le Bourbon, où nous logerons.

La douche est en marbre noir et le savon est fourni...


Abandonné une nuit de plus ! Seul. Enfin, pas tout à fait seul, je suis dans un centre équestre, des chevaux ronflent dans les parcs avoisinants. Mais allez tenir une conversation sérieuse avec cette engeance qui n'a que quatre neurones (un pour chaque patte) et de si ridicules petites oreilles. Les ânes sont plus évolués que les chevaux car ils disposent de neurones spécialisés pour contrôler leurs oreilles, et croyez-moi, ça n'est pas une mince affaire.

February 22, 2012