Vendredi 7 juin 1996
22ème jour, Yssingeaux - Blavozy, 23 km


Petit tour en ville à l'office du tourisme à la recherche de cartes éditées pour l'Equi-rando 96, qui doit avoir lieu dans la région en juillet. Introuvable. On se demande vraiment l'utilité d'un office du tourisme. Ils ne sont jamais au courant de rien. J'achète des cartes au 25'000. Merci aux écuyères du centre qui ont été très sympa. Départ à 9h50, sur la départementale en direction de Queyrières. Charly traîne, se fait prier. Sandra reçoit un coup de pied en dessous du genou après avoir tiré les poils des fesses d'Arzikiki pour le faire avancer.

Nous arrivons à Queyrières très fâchés contre Charly qui, en se retournant pour surveiller des belettes qui le suivaient, m'arrache un bout de peau au doigt. Joli petit village autour d'un rocher volcanique. Peu d'herbe pour Charly, mais une fontaine " Volvic " d'eau excellente. De toute façon, Charly ne daigne brouter que quand nous tenons le bout de la corde. Il fait ça uniquement pour nous embêter.

Nous repartons vers 13h30 direction Cellier. Là, surprise, la carte est fausse. On a beau la tourner dans tous les sens, suivre le chemin parcouru du bout du doigt, nous ne nous y retrouvons pas, malgré la précision de la carte. Nous longeons la nationale avant de couper, gravir un talus, tomber sur un terrain de football représenté sur la carte et retrouver notre route. La nationale vient d'être retracée et reconstruite, la carte n'est pas à jour. Merci IGN. Nous finissons par arriver à Blavozy, mais la proximité du Puy et de ses centre commerciaux a eu raison jeudi du dernier épicier du village. Il est extrêmement frustrant de tomber sur un panneau publicitaire vantant les charmes du supermarché voisin à moins de 5 minutes, route de St-Frusquin. Deux heures aller, deux heures retour, en âne.

Sans ressource, nous sommes condamnés à déguster l'excellent menu offert par le restaurant de l'hôtel lié au camping. Nos rêves d'ascétisme s'effilochent, notre budget prend un coup.

Après de nombreux téléphones pour parquer Charly au Puy, dus à la mauvaise volonté de la gérante du centre équestre (concours ce week-end, chevaux de prix, la vue d'un âne les incommoderaient...), nous nous rabattons finalement sur le camping du Puy, pas loin du centre, et qui veut bien nous accueillir.

Demain, une petite étape, et nous y serons.

Sandra dort déjà à côté de moi, pendant que j'use les piles à scribouiller ce journal et que Charly geint à l'extérieur. Quelle drôle de vie !


Il y a vraiment des gens sans gêne. J'étais en train de déguster mon grain vespéral et mérité dans ma cuvette blanche quand une touriste germanique vint me photographier. Je n'ai rien contre, je me suis fait à l'idée d'être la vedette de l'expédition. Mais lorsqu'elle a voulu ôter ma gamelle pour améliorer le cadrage, je me suis fâché. J'ai mis mes oreilles en arrière, mes dents en avant, j'ai tortillé un peu mes fesses, elle m'a bien vite rendu mon souper. Faut pas pousser, tout de même !
Samedi 8 juin 1996
23ème jour, Blavozy - Le Puy-en-Velay, 8 km


Réveil dans notre petite tente sèche, paquetage pour cette étape tant attendue. Après la toilette du zâne, je découvre avec horreur des horribles mouches qui lui sucent les oreilles. On lave les feuilles de choux de Charly, on les badigeonne de spray argenté et départ !

On suit l'ancienne nationale jusqu'à Brives-Charensac, où l'on traverse la Loire. Là commence la lente et pénible traversée de la ville. La joie est au rendez-vous lorsque l'on aperçoit le panneau du Puy, on immortalise l'instant sur clic-clac Kodak. Les automobilistes sont pressés (on est samedi, jour de shopping), et le camping est bien entendu à l'opposé de la ville. Le Puy, vu de loin, impressionne. On voit le rocher St-Michel, la statue de Notre-Dame de France, très kitch et rose, et le clocher de la cathédrale.
Au camping, Charly est attaché et adulé par les enfants des gérants, la tente est montée impeccablement par René (QUE par René) et nous partons à la découverte de la ville. Elle est malheureusement " volcanique " ! ça grimpe beaucoup... La cathédrale est belle, mais en rénovation, c'est-à-dire amputée de la nef centrale et toute retournée. La ville est très jolie, nous avons beaucoup marché pour rien, ou plutôt pour trouver un truc puant anti-mouche (de l'Emouchine, huile de cade, pratiquement introuvable sous nos latitudes, pas parce qu'interdit à la vente, mais parce que puant tellement que personne ne veut plus en vendre) chez un vendeur de canaris, qui avait aussi de l'avoine. Incroyable ce qu'on trouve chez un oiselier. Tout ça pour Charly. On a trouvé des livres (Les Etoiles de Compostelle), quelques trucs à manger pour nous, des tapis-mousse pour nos fesses (nous craquâmes) et ô allégresse, un lavomatic pour nos habits. Rentrée au camping où l'animal a toujours ses admirateurs fidèles et collants. Il vole un abricot, dont il nettoie puis recrache le noyau. Zâne stylé... Une tribu d'allemands bruyants est arrivée, ils sont fascinés par Charly. Dans la minuscule tente d'à côté, un marcheur se prépare pour St-Jacques pour demain matin. On fait un brin de causette. Le pauvre porte 18 kilos ! Il est arrivé en train (bouh le vilain) et pense commencer gentiment. Voilà, Charly est de plus en plus célèbre et nous restons lamentablement dans l'anonymat.
Dimanche 9 juin 1996
24ème jour, Le Puy-en-Velay


On s'offre une grasse matinée jusqu'à 8 heures. Jean-Dominique, le voisin, charge son sac de 18kg et part d'un pas assuré vers ses premières cloques, ses premiers coups de soleil et sa première grande montée.

Nous soignons les oreilles de Charly, le badigeonnons de fond en comble d'Emouchine (Dieu que ça pue), et partons pour St-Michel d'Aiguilhe. Petite grimpette de 268 marches, et au sommet nous avons droit à un guide collant auquel nous n'avons su dire non. Nous retournons à la cathédrale par la grande porte, pour nous apercevoir qu'elle n'est pas vraiment présentable, comprenez qu'elle est tronquée et que la nef est à l'envers pour cause de rénovations. On s'offre alors un peu de tourisme niais, une glace, des cafés, des cartes postales...De retour au camping, nous découvrons un allumé qui arrive avec son vélo et une remorque. Charly (c'est son nom) voyage depuis trente ans, il est buriné de partout, et tient des discours religieux peu cohérents sur beaucoup de choses et accessoirement sur tout. Il vient de Hollande, il a passé par Vézelay, poursuit vers Montpellier et vise St-Jacques. Il est très gentil et nous prenant pour des pèlerins fauchés, nous invite à boire une bière et à manger une pizza. Arrive ensuite un jeune couple qui transporte sa cuisine dans le coffre de sa R5. Ils sont fascinés par Charly (le nôtre) et nous invitent à boire un thé parmi l'assortiment complet qu'ils transportent (facile, en R5). Sandra n'est pas très bien. Nous nous couchons, impatients de quitter ce camping où Charly fascine tout le monde, et qui est envahi par les allemands et les gitans.


Ah, mes amis, je me plais dans ce lieu. On ne fait rien que brouter le gazon. Et ce petit garçon, le fils du gérant, qui me voue une admiration sans borne, c'est délicieux. Il a discrètement emprunté la brosse à cheveux de sa sœur pour démêler mes crins sauvages. Ce ne sont pas mes maîtres qui manifesteraient telle considération à mon égard, eux qui m'étrille énergiquement à la brosse de crin.
Lundi 10 juin 1996
25ème jour, Le Puy- Montbonnet, 17 km


Le réveil sonne à 5h45. Comme Sandra n'était pas bien durant la nuit, j'en profite pour grappiller quelques minutes de sommeil supplémentaires. Café, paquetage, Charly nous quitte sur son drôle de vélo. Nous partons vers 9 heures. Arziquiquet pète les plombs. Nous suivons le chemin " officiel ". Nous sommes depuis le Puy, des pèlerins reconnus, et non plus des fous étranges et dangereux. Le GR65 est balisé clairement, dans cette partie du moins. Prairies et rochers sur un plateau, après la montée pour sortir de la ville. Si ça continue comme ça, nous comprenons pourquoi Clouteau n'a pas dû ferrer Ferdinand. Petits sentiers, chemin de terre, Charly avec ses fers y est plutôt désavantagé. Il se fait d'ailleurs prier pour avancer, puis il part au trot, comme si les taons ou l'air orageux le rendaient nerveux.

La pause de midi se fait à St-Christophe sur-Dolaison. Nous sommes dépassés par quatre allemands au mollet blanc. Nous attendons 15h pour repartir car le soleil tape bien. Nous arrivons en fin d'après-midi au gîte de Montbonnet. Charly a un pré clôturé et de l'herbe grasse pour tout l'été. Les allemands sont là. Ils font le chemin par petits bouts, et ils espèrent arriver à Conques en une semaine. Le souper nous est préparé au gîte. Charly se tient dans un coin du pré, l'air terrorisé par le chien des voisins. Il en oublie de manger. S'il passe ses nuits comme ça, ce n'est pas étonnant qu'il baille toute la journée. Nous avons parcouru deux pages de cartes au 50'000 du guide.


Personne ne me croit, mais je suis bel et bien poursuivi par des belettes. Ils ne comprennent pas pourquoi je me fige, immobile, attentif, scrutant l'horizon. Je surveille les belettes. On ne se méfie jamais assez, avec ces petites bêtes-là. Comme disait mon vieux grand-père corse, " Si tu veux vivre vieux, ne quitte pas la belette des yeux ! ".
Mardi 11 juin 1996
26ème jour, Montbonnet- Saugues, 24km


Nous déjeunons à 6h, avant les allemands. Puis nous paquetons nos affaires, nous faisons la toilette de l'âne, qui a parlé aux machines agricoles toute le nuit et nous partons à 7h30. Nous décidons de ne pas faire le détour à la tourbière du lac de l'œuf. Nous arrivons à St-Privat d'Allier en 1h45, et après une petite pause, nous attaquons la montée jusqu'à " Roche gude ".

Nous trouvons dans le village un épicier volant motorisé à qui nous achetons des fruits frais. En temps normal, nous avons de la difficulté à " viser " les horaires d'ouverture des épiceries, alors tomber sur un marchand en camionette...

Puis commence la descente aux enfers pour Charly : le sentier est extrêmement raide et composé de grosses roches, sur lesquelles il glisse. Nous mettrons jusqu'à 11h pour atteindre la route en contrebas. Nous félicitons l'âne et poursuivons par la route jusqu'à Monistrol d'Allier, où tous les simples d'esprit du village prennent Charly et René comme sujet de conversation (je me cachais à l'épicerie). Nous faisons la pause jusqu'à 15h. Charly est plein de tiques et il n'arrête pas de se rouler. L'ombre est rare, mais nous repartons à l'assaut des 400m de dénivelé annoncés par le guide. Cela nous apportera 2h30 de sueur. Charly suit, plus ou moins bien, mais c'était vraiment très pénible, une horreur. Et nous sommes arrivés sur le plateau du Gévaudan. (la bête savait pourquoi elle se cachait là). Il nous reste environ 8km de sentier dans les genets jusqu'à Saugues. Comme nous dépassons les 20km, Charly se fait prier. Nous arrivons en ville vers 18h30 et nous demandons le gîte à la ferme. Nous y sommes très bien accueillis, ainsi que Charly, que Ferdinand avait précédé quelques années plus tôt. Souper délicieux à la table d'hôtes, et nous nous couchons. René est peu bien. Le soleil lui grille les neurones. Il veut se racheter des souliers de marche, mais on verra ça demain, car ce soir, on est tous très fatigués.


Là vraiment, ils dépassent les bornes. Ils veulent m'achever. On a tellement marché aujourd'hui qu'en fin de journée, mes oreilles traînaient par terre. En plus, ils me font descendre des sentiers si abrupts que même une chèvre y aurait tremblé pour ses petits. Et je l'ai bien vu, le grand bipède avec son chapeau, quand j'hésitais à m'engager dans ce pierrier vertigineux (avec cette ferraille sous les pieds et ce poids sur le dos, c'est bien normal), il m'a poussé, je vous dis. Je ne dois mon salut qu'à mon sens inné de l'équilibre, j'ai pu freiné ma chute quelques mètres plus bas. Mais que fait la SPA ?
(Comme les offices du tourisme. Rien).
Mercredi 12 juin 1996
27ème jour, Saugues-St-Roch, 20km


Réveil à 5h45, mais on traîne un peu. Petit déjeuner au gîte avec des quantités de confitures maison et du pain grillé. Les allemands ont l'air un peu penauds ce matin. Moi aussi d'ailleurs. J'ai le dessus du pied gauche très enflé et des ganglions à l'aine gauche. KESAKO ? Sandra et Charly partent. Nous nous fixons rendez-vous à la Clauze. Je vais acheter de nouveaux souliers et renvoyer mes Camel Boots en Suisse. Je me sens courbaturé de partout, et je me rends en claudiquant en direction de notre rendez-vous. En route, je m'arrête à l'ombre d'un arbre, et je dors ½ heure. J'atteins péniblement notre rendez-vous, à 8km de Saugues. Sandra me narre l'entêtement de Charly à ne pas vouloir avancer. Je sors mon matelas mousse, me mets à l'ombre et décide de me laisser mourir devant la tour de la Clauze.

Nous repartons sous un ciel orageux en direction du Falzet. Je ne pense pas pouvoir faire plus aujourd'hui. Une fois devant les chambres d'hôtes, nous décidons de profiter du vent et des nuages pour faire l'étape prévue, aller jusqu'au Domaine du Sauvage. Le soleil recommence à taper. Nous faisons une halte au Villeret, dans un petit débit de boissons pour randonneurs. Le propriétaire nous parle de St-Roch, un abri rustique. Le Sauvage nous fait faire un détour et nous avons vu pas mal de randonneurs qui s'y rendaient. Nous irons donc à St-Roch. Sur le chemin, nous rattrapons Jean-Dominique, qui semble avoir un coup de pompe, puis repart de plus belle. Nous le rattraperons deux fois. Il doit avoir le moral en dents de scie. Nous finissons par arriver à la chapelle St-Roch. Juste à côté, il y a un petit bâtiment, avec une table et des bancs, et une fontaine glacée. Charly est attaché à côté de la fontaine, ce qui va lui permettre d'assister sans comprendre à nos froides ablutions.

Mes souliers semblent confortables, par contre je suis de nouveau parcouru de frissons. J'espère qu'il s'agit d'une piqûre d'insecte et que ça va passer. Nous avons réussi à faire deux étapes du guide en trois jours. Nous n'avons encore vu personne capable de faire les étapes prévues. Nous tenons le rythme de Clouteau.
Jeudi 13 juin 1996
28ème jour, St-Roch, St-Alban sur Limagnole, 12km


Petit matin glacial. Nous sommes à 1280 mètres. Le vent du nord s'est levé et les nuages noirs se baladent devant la porte de notre abri. Nous partons à 7h45. Il fait frais mais le ciel se dégagera. Le GR, joli sentier, se faufile entre les sapins d'une forêt moussue. Nous sommes vers 11h à St-Alban.

Comme nous passons à côté d'un hôpital à l'entrée de la ville, je décide d'aller aux urgences faire contrôler ma jambe, malgré les bruits et autres râles que nous entendons. Je finis par trouver une infirmière qui m'explique gentiment que nous sommes dans un hôpital psychiatrique... Nous continuons jusqu'à un petit parc au centre du village. Je vais en consultation chez le médecin local, qui me découvre une inflammation du système lymphatique. Antibiotiques, car j'ai 39° de fièvre. Il va falloir faire une prise de sang demain matin. Pendant ce temps, Sandra a découvert une blessure sur le dos de Charly, de la taille d'une pièce de 5 francs. Visite chez le vétérinaire de la place (c'est fou ce qu'il y a comme docteurs sur cette place), qui diagnostique, tenez-vous bien : une blessure de bât ! Piqûre anti-tetanos, un coup de spray alu, 100FF, et au revoir. Il ne faut plus bâter selon cet homme de science. Nous nous installons au camping du coin, avec piscine, et deux énormes poneys Fjords, que Charly va snober. Ils ont même un parc pour lui, où il ne se plaît pas, car dès que nous tournons le dos il soulève les barrières pour sortir.

Nous lavons la plaie de l'âne à grande eau, nous bétadinons, selon les conseils de Monsieur Chuit. Nous profitons de ce temps libre pour faire notre lessive, écrire des cartes postales, et téléphoner. Sandra apprend que l'école de Sion ne l'accepte pas cette année.

Nous rencontrons au village le hollandais volant qui était venu nous saluer au Puy. Il marche 40km par jour en portant 20kg. Il avoue beaucoup se perdre car il navigue avec une carte routière au 250'000. Il achète une grosse carotte pour Charly. Nous reverrons aussi Jean-Dominique, qui regrette ce qui nous arrive. Il trouvait sympa de se rencontrer de temps en temps sur la route. Hier, on s'était retrouvé à un piège de la signalisation du GR, en train de chercher la petite marque blanche et rouge, parfois bien cachée par les éléments alentours. Repos forcé, mais demain nous chercherons un moyen de mieux protéger le dos de l'âne.


Les mâles sont faibles... Moi qui croyais qu'ils jouaient la comédie, ils ont tous les deux trouvé un toubib pour leur faire un certificat de repos. J'ai pensé les abandonner là, malades, mais je pense rester avec ces deux comédiens, pas si malades que ça.


Ah, ah ! Ils ont l'air malin avec un âne troué... Je sentais que cette histoire allait mal tourner pour moi. Et ils ont trouvé une nouvelle race de tortionnaire, qui se promène avec de grandes aiguilles qu'il essaie de planter dans les ânes qu'il rencontre... Je n'ai pas pu fuir ! Alors non seulement j'ai un trou sur le dos, mais j'en ai un aussi sur l'encolure. Saucisson, c'est peut-être pas si mal que ça, finalement.

February 22, 2012