Vendredi 14 juin 1996
29ème jour, St-Alban sur Limagnole


Prise de sang pour René à 7h30, puis petit déjeuner avec Charly, car vu le cirque qu'il fait dans son petit parc, on le laisse gambader autours de nous. On recommence les soins, jet et bétadine. Vers 11h, on part pour le village acheter les produits nécessaire aux soins de Charly. On en profite pour visiter l'église du XI siècle. On rentre par la place de la mairie, où un cirque s'est arrêté. Il y a un âne pie, des shetlands et des lamas, des boucs...

On ne fait pas grand chose, si ce n'est coudre une taille d'oreiller à grandes fleurs vertes et oranges, bourrée de ouate pour faire une chabraque rembourrée pour Arziquiquet.

Charly en liberté nous suit partout, y compris sur de tout petits ponts. On dirait un chien.


Ils ne pensent quand même pas me mettre ce truc à fleurs sur le dos. Je vais avoir l'air d'une descente de lit. Ces humains n'ont donc aucune pudeur ! Enfin, si ça peut protéger mon pauvre dos, je vais peut-être accepter l'idée de porter cet horrible couverture rembourrée. A part ça, ce camping est sympa, presque vide en cette saison, on me laisse aller et venir à ma guise la plupart du temps, je peux y gambader tout mon saoul. Seul le parc où ils s'obstinent à m'enfermer quand ils en ont marre de surveiller mes déplacements me déplaît fortement. On y sent la belette.
Samedi 15 juin 1996
30ème jour, St-Alban, Aumont-Aubrac, 14km


Ce matin on peut dormir, enfin aussi longtemps qu'il est possible sur des matelas mousse dans une tente. On relâche le fauve, on le nourrit et René va aux nouvelles de sa prise de sang. Le médecin déclare le sang tout à fait normal, mais il n'a pas les résultats de la maladie de Lymme (transmise par les tiques). Il pense néanmoins que ce n'est pas ça. Nous pouvons donc repartir, et René téléphonera vendredi prochain pour les résultats finaux.

Nous ne partons qu'à midi. On a un peu de peine après un jour et demi de pause... Il ne fait pas très chaud, et le GR serpente dans les sous-bois. On arrive vers 14h aux Estrets, où l'on fait une pause. Nous arrivons à Aumont-Aubrac vers 17h. Charly avance sans trop de sollicitations. On fait quelques courses et nous poursuivons jusqu'au gîte, un peu en dehors. Quand nous déshabillons Charly, nous constatons que la blessure ne s'est pas aggravée. Le bât ne touche plus cet endroit, mais il reste sensible. Nous nous installons, et nous découvrons deux compatriotes en goguette, mal en point. Il n'ont pu parcourir que 7km aujourd'hui. Ils ne marchent qu'une semaine sur le chemin de St-Jacques, et ils visent Espalion. On se cuit un petit souper, et René pique un 100m avec Charly, qui a de l'énergie à revendre. Nous avons tenté de le lâcher sur le chemin aujourd'hui, mais il s'arrête pour brouter. Et il a fini coincé entre deux pins, alors qu'il voulait nous rejoindre. Dans deux mois, il aura compris.


Ils s'imaginent peut-être que c'est facile, avec un sac à dos géant, de viser entre deux arbres. Nous sommes construits pour nous faufiler avec souplesse dans les frais bocages, pas pour jouer les escargots. Est-ce que je transporte ma maison sur mon dos, moi ?
Dimanche 16 juin 1996
31ème jour, Aumont-Aubrac, Nasbinals, 26km


Réveil matinal. Les deux Lausannois qui ont dormi au gîte partent avant nous, car nous devons tous les matins soigner le zâne. Le chemin est joli, il traverse une forêt. Nous arrivons dans les monts d'Aubrac, et nous empruntons les drailles, pistes de transhumance, bordées de chaque côté par de sévères barbelés. Et dans un creux, 500m de chemin cauchemardesque... Impossible d'éviter ces mares de boue. La plus longue fait environ 5m de boue bien profonde et grasse. Charly refuse. Nous nous enfonçons jusqu'à mi-mollet. Sandra tient le fauve en bout de corde, et je retourne pour pousser, ahaner, hurler, supplier et finalement réussir à faire plonger les antérieures de Charly dans la boue. Le reste a suivi. C'est pénible pour lui, car chaque pas demande beaucoup d'efforts. Nous laissons tous les trois beaucoup d'énergie dans ce petit chemin marécageux. Pause à Finieyrols. En début d'après-midi, les sentiers étant clôturés, je décide de lâcher Charly. Sandra devant, Arziquiquet et moi derrière, hurlant pour qu'il ne s'arrête pas. ça fonctionne jusqu'à la départementale avant Rieutort. Charly semble apprécier de pouvoir marcher librement.

Nous arrivons fatigués à Nasbinals, et le gîte équestre chez Moisset est, à notre grande surprise après l'entretien téléphonique que nous avons eu, correct. Charly a un parc pour lui, et des veaux dans le pré voisin pour papoter pendant la nuit. Nous le soignons, le douchons, et nous attendons le gérant, occupé par un concours hippique. Souper sympa au gîte, mais après 26km, on est un peu crevé.


Encore une journée cauchemardesque. Un âne est sensé avoir peur de l'eau. C'est écrit dans tous les livres qu'ils ont achetés à mon sujet . Et voilà qu'ils veulent me faire traverser des marais fétides et gluants. Mettre mes sabots là-dedans sans voir quelles sangsues se tapissent au fond, jamais. Enfin, j'ai quand même fini par céder. Pour me récompenser, ce soir, ils ont voulu m'offrir des granulés verts, fabriqués à base d'algues. Ils veulent vraiment me transformer en mammifère marin. Je n'y ai pas touché.
Lundi 17 juin 1996
32ème jour, Nasbinals, St-Chély d'Aubrac, 16km


Réveil matinal pour tout préparer, y compris l'âne, pour 7h30, avant le petit déjeuner, pris avec trois personnes venues pour le concours d'hier. Départ avec un Charly qui tire un peu la tronche. René va faire quelques courses et l'on attrape le GR à la sortie de Nasbinals ; il grimpe dans les pâturages. Nous allons arriver à l'altitude record de 1368m aujourd'hui ! Les 10 km de pâturages sont pénibles car le terrain est inégal et surtout peuplé de troupeaux de ruminants, certains abritant de gros taureaux, à l'allure peu engageante. Mais on n'a pas vraiment le choix. Charly en profite pour lier de petits commerces. La dernière pâture, qui semblait vide, était en fait habitée par cinq chevaux, très intéressés par ce petit âne. Nous avons eu de la peine à atteindre la dernière barrière.

Nous sommes alors tombés sur Aubrac, petit village situé à 1300m. On y fait la pause de midi, interrompue de nombreuses fois par des curieux, mais qui fut couronnée par la plus grosse part de gâteau que j'aie jamais mangé. Nous allons jeter un œil à l'ancien hôpital, ou plutôt ce qu'il en reste : une église dépouillée et la tour des Anglais, le gîte actuel. Puis nous reprenons le GR, qui se trouve être une piste caillouteuse qui descend beaucoup. Trop pour Charly. Les pierres glissaient, roulaient, le sentier était trop étroit, un cauchemar. à mi-chemin de St-Chély, nous nous arrêtons pour débâter, et ce qui était écrit arriva, Charly avait un début de deuxième trou sur le dos. Rage et petit désespoir. Nous décidons de laisser le bât et les gros sacs là-haut et de prendre la départementale avec l'âne. On arrive au camping, très fâchés et perplexes sur la suite de voyage. On installe Charly et l'on repart à la recherche du seul taxi du bled. On s'offre un verre en l'attendant, et Jean-Dominique arrive, de Nasbinals. Le sentier est petit. On parle et René va rechercher les sacs au Belvezet en taxi. On retourne au camping, on monte la tente, on se décrasse et on réfléchit à notre problème : Charly. On décide d'aller demain à Espalion, qui se trouve à 21km, en bus, et de trouver un cordonnier pour améliorer le sanglage du bât. On s'endort sur un sol mal plat, pour ne pas dire autre chose, relativement abattus par notre journée.


Je ne comprendrai jamais les bipèdes. Moi qui fais des efforts désespérés pour apprendre la langue des vaches, pour une fois qu'on traverse un pâturage emplis de ces charmants bovidés au regard vif, voilà qu'ils stressent, me tirent, menacent de m'abandonner, l'air inquiet et nerveux. Bon, il y avait bien une des vaches qui ressemblait à un taureau, mais je suis sûr qu'il grattait le sol de son sabot en signe de bienvenue ! On a tellement couru que je me suis à nouveau blessé le dos.
Mardi 18 juin 1996
33ème jour, St-Chély


Réveil matinal pour prendre le bus de ramassage scolaire vers Espalion. Je porte le bât et le tapis, harnachés sur un sac militaire. Tiens, un âne bâté... Ce bus scolaire me rappelle le bus Ballestraz Noës-Chalais-Granges de mon enfance. A Espalion, le cordonnier nous indique, ô miracle, l'adresse d'un bourrelier qui vient d'ouvrir. Attente un peu anxieuse de l'heure d'ouverture devant l'échoppe. Le monsieur arrive, queue de cheval, gilet, genre nouvel artisan cool. Il a l'air de comprendre de quoi on parle. Il va rembourrer le bât, et adapter un double sanglage. Comme la sangle sera difficile à trouver, il va la confectionner en cuir large et épais. Il nous promet le bât pour vendredi. Nous sommes donc bloqués, mais Charly va pouvoir s'adonner intensivement à sa cicatrisation. Nous faisons quelques courses, nous visitons l'église construite à rebrousse-poil, et nous tentons de rentrer en stop. Les conducteurs qui s'arrêtent sont âgés, et apparemment ils n'attendent plus grand chose de la vie. Soins à l'âne et nouveau bleu sur le délicat genou de Sandra. Nous appelons Dany pour lui demander conseil, et nous nous offrons un aligot local (purée de pommes de terre, crème, ail et tomme fraîche). ça tient chaud aux pieds. Il paraît qu'Ignace est la vedette du village. Pouf.

Nous avons déplacé la tente vers un coin plat et ombragé, près de la rivière, en vue de notre campement prolongé.

Et voici quelques considérations ascétiques sur Charly :

Charly n'est pas zen, il est matérialiste. Le moindre brin d'herbe a une importance vitale pour lui. Surtout lorsque le sentier est très raide, glissant, impraticable pour un âne et emprunté dans le sens haut-bas. Il vise un brin et oublie tout le reste. Ce qui veut dire que les sabots, le chargement, enfin tout ce qui se trouve derrière les oreilles suit comme il peut le museau pointé vers ce brin d'herbe tant désiré. Il n'est donc pas étonnant qu'il se blesse.

Charly se met parfois les antérieurs tout au bord d'un talus profond ou d'une rivière, et il reste là, contemplatif. En aurait-il suffisamment marre de porter notre barda pour envisager le suicide ?

Il reste également longuement immobile, scrutant l'horizon. Il n'est pas endormi, il surveille les belettes. Tout le monde sait que les belettes harcèlent constamment les pauvres petits ânes voyageurs.
Mercredi 19 juin 1996
34ème jour, St-Chély


On dort jusqu'à 9h. Déjeuner, toilette de l'âne, et on va au village faire quelques courses et visiter, entre autre l'église, avec Charly. Il restera dehors, bien sûr. On fait un bout du sentier de demain, pour évaluer son état : très caillouteux et étroit. Nous prendrons la route. Charly en profite pour faire le zouave, et me brûler le doigt en faisant un petit départ au galop sur 20 mètres. On essaie de trouver le numéro d'un maréchal-ferrant pour qu'éventuellement il vienne à nous, vu qu'on ne peut avancer. Mais c'est très compliqué. On me dit de rappeler demain matin. Je téléphone à Jôsiane qui va bien. Charly a beaucoup d'énergie à ne rien faire. Il devient insupportable. En résumé, on n'a pas fait grand chose. Ah si, j'ai gagné deux fois au backgammon !
(pouf).
Jeudi 20 juin 1996
35ème jour, St-Chély (plus pour longtemps)


On se lève gentiment, on s'occupe de Charly et on téléphone au bourrelier. Le bât est prêt. On cherche un maréchal, sans succès. Au café, la propriétaire nous propose de nous emmener en fin d'après-midi à Espalion. Elle nous parle de Clouteau, qui a séjourné chez eux lors de son passage à St-Chély. Charly est vraiment fou : il part trotter sur la route ! Non mais ! Il est donc à nouveau attaché, tant pis pour lui, surtout qu'il faut éviter le fou qui passe en vieille citroën sur la route en klaxonnant pour prévenir de son arrivée.. A Espalion, le bât nous coûte 500FF, mais il est magnifique et il va nous ficeler Arziquiquet comme un poulet rôti ! On fait quelques courses, on s'offre un verre et retour avec cette gentille dame. Trois jours c'est long quand on a envie de voir Conques...


Souper, puis nous essayons d'ajuster les trous de la nouvelle sangle, de préparer et équilibrer le nouveau paquetage compact (deux colis supplémentaires ont été renvoyés en Suisse, on se détache de plus en plus des biens matériels).


Auraient-ils renoncé à ce pèlerinage ? Cela fait quelques jours que l'on se la coule douce dans un camping. Vais-je revoir les doux pâturages de Chavannes-des-Bois ? Tout espoir est permis.

February 22, 2012