Vendredi 21 juin 1996
36ème jour, St-Chély, Espalion, 23km


Nuit orageuse, matin morose. Je vais appeler un maréchal de Rodez, qui n'a pas une minute pendant les quatre prochaines semaines. Tant pis, on verra plus loin. Charly renverse les oreilles quand il voit le bât arriver. On lui colmate les trous avec une chambre à air de voiture, et en voiture Simone. On suit la départementale, tout en observant le chargement de l'âne, ficelé comme un saucisson avec le double sanglage. Ça a l'air de tenir. Petite pause à Salgues, pour réserver le gîte pour le soir et pour resangler la bête. Le ciel est menaçant, et l'orage éclate peu après. Nous sommes rincés en quelques minutes. Nous voyons arriver les trombes d'eau sur nous, mais il n'y a aucun abri en vue. Nous continuons jusqu'à St-Côme d'Olt, et la pluie faisant une pause, nous pique-niquons. Les blessures d'Arziquiquet ne se sont pas aggravées. Nous sommes quelque peu rassurés. Nous reprenons la route jusqu'à Espalion. On s'arrête en ville pour faire aiguiser nos couteaux suisses, et Charly s'endort sur la place de l'hôtel de ville, au milieu du trafic. Encore un kilomètre et demi pour arriver au centre d'hébergement. La responsable nous prépare un souper chaud et nous offre du pain pour le petit déjeuner, car elle ne sera pas là tôt le lendemain. Un groupe d'Italiens, venant d'une ville jumelée occupe l'autre partie du centre. Tam-tam, on se croirait au camping de paléo. Charly en est inquiet. Sandra essaie d'extraire à la bruxelle un sachet de thé " saveur du soir " d'une gourde militaire suisse. Le voyage a repris : marche, bouffe, petits tracas, bobos et dodo.


Non bien sûr, je sais pourtant que les humains ne possèdent aucun bon sens. Mais de là à imaginer qu'ils iraient rajouter une courroie à mon bât, il y a un monde. Je résume : Ils m'ont cloué des semelles de fer qui glissent sous les sabots, je porte 35kg de chargement sur une plaie béante, et voilà qu'ils me compressent l'estomac ! Que vais-je devenir ? Ne suis-je pas en train de glisser irrémédiablement vers la condition de saucisson sec, ficelé de la sorte ?
Samedi 22 juin 1996
37ème jour, Espalion, Golinhac, 24km


Des petits bobos qui s'aggravent ce matin pour certains : moi dans le rôle. Je me suis méchamment coupé le doigt avec mon couteau nouvellement aiguisé... On ficelle Charly et départ sous une bruine froide à 8h moins quelques minutes. Le chemin est plat et longe le Lot jusqu'à Estaing, très joli village où l'on fait la pause de 11h.

Une belle grimpette nous attend. A une bonne moitié, nous mangeons dans un village fantôme du doux nom de Montegut, où il souffle un petit vent froid très désagréable. On repart, toujours en grimpant pour arriver à l'altitude de 660 mètres. Mais ce n'était pas fini ! Un peu plus loin nous avons dû prendre un sentier terreux digne d'un GR : ça grimpe, ça descend, ça fait des détours pour rien. Et pour tout arranger, c'est glissant et plein de cailloux. Nous rejoignons finalement la route, et nous apercevons les premières maisons de Golinhac. La première ferme ressemble à un gîte équestre, ce qu'elle est en effet. On continue pour trouver le responsable, qui nous explique que la formule gîte équestre n'a pas de succès. Elle nous convient parfaitement. Charly a un pré, une nouvelle réserve de granulés verts et nous un lit et une cuisine de luxe. On est heureux de remarcher, mais on est fatigué. Il y avait beaucoup de dénivelé aujourd'hui. Charly est couché dans l'herbe et son dos n'a pas trop souffert. C'est un brave petit âne.
Dimanche 23 juin 1996
38ème jour, Golinhac, Conques, 23km


Départ vers 8h sous le crachin. L'épicerie est fermée, mais nous avions prévu le coup. Il fait froid, il bruine, et nous atteignons Espeyrac vers 10h30. L'un garde Charly devant le mur du village, pendant que l'autre essaie sans succès de joindre le gîte de Conques. Nous décidons de continuer, car nous attrapons froid. La pluie commence à tomber.

Juste au fond de la vallée il y a un petit ruisseau à traverser, sur un petit pont étroit. La pluie redouble. Nous déchargeons Charly, trop large avec son paquetage, et passons les sacs de l'autre côté. Mais l'âne refuse de poser un pied sur le pont. Nous essayons tout ce que nous pouvons imaginer. La cravache, pousser, tirer, crier, câliner, l'abandonner de son côté du ruisseau, la marche arrière, la ruse. Refus catégorique. La pluie ne faiblissant pas, nous sommes trempés. Je me déchausse et passe à gué. Charly suit très facilement et il s'arrête même au milieu de l'eau pour un petit pipi, très à l'aise. Je suis furieux contre lui. Nous sommes transis et afin d'éviter les sentiers et les hautes herbes mouillées, nous suivons les petits chemins. Mais une erreur de lecture, voire, qui sait, une erreur de carte, nous fait faire un petit détour à travers bois. Nos souliers font scrouitch-scrouitch à chaque pas. Sandra et Charly sont furieux contre le navigateur.

La pluie cesse, les nuages se déchirent et nous finissons l'étape sous un joli soleil qui peine à nous sécher. Nous continuons sans nous arrêter, car il fait trop froid. Après St-Marcel, petite pause ressanglage avant le dernier bout de GR qui plonge vers Conques, et nous nous lançons. Nous logerons à l'abbaye, qui met à disposition de Charly l'emplacement du nouveau cimetière, vert et plat (rare à Conques). Nous dormons dans une chambre du prieuré. Souper avec une pèlerine qui a fait le Puy-Santiago en 45 jours, en février-mars ; une tarée quoi...Il y a aussi un groupe d'étudiants de l'ex-Allemagne de l'est. A la librairie, nous apprendrons en feuilletant le livre de Clouteau qu'il a connu exactement le même refus avec Ferdinand au pont d'Espeyrac.

La douche est froide, les lits sont mous et nous mettrons les matelas par terre. L'abbatiale est grandiose et le village est charmant. Nous dormirons cependant d'un sommeil agité, dommage car nous avions décidé de nous offrir une grasse matinée jusqu'à 7h30.


Quelle journée pour un petit âne chrétien. Ils ont essayé de me faire passer sur un pont ridicule ce matin. Je n'ai pas cédé. Il y en a un qui a dû se mouiller les pieds pour me faire passer à gué. Puis nous avons vécu le déluge. Une sainte horreur. Et ce soir, alors que nous sommes dans un haut lieu, Conques, savez-vous où ils me laissent ? Dans le cimetière, avec les belettes et les fantômes. Mais pourquoi tant d'injustice ? Ils seront punis un jour pour tous ces affronts à ma foi.
Lundi 24 juin 1996
39ème jour, Conques, Noailhac, 6km


On se lève pour le petit déjeuner prévu à 8h. Nous souhaitons bonne chance aux allemands qui débutent leur marche, et nous retournons à l'abbatiale. Nous achetons des cartes, un guide et un livre mystique sur les églises. Petit café, promenade dans les rues escarpées du village et comme le ciel se couvre, on décide de lever le camp. Charly fraîchement sprayé d'alu ne sèche point. Il est midi. On pique-nique avec vue sur le cimetière, puis on bâte l'animal, qui est relativement allumé.

On traverse le Dourdon (rivière avec un pont digne de ce nom), et l'on attrape un GR vertigineux... verticalement parlant. Charly doit sauter de rocher en rocher, comme une chèvre.

On fait une pause à la chapelle St-Foy, mais la cloche n'a pas voulu émettre un son. On continue à grimper et tout à coup, le chemin descend vers la D232, ce qui n'était pas prévu par le navigateur. Elle va dans la bonne direction, mais toujours en grimpant. Arrivés en haut de la grimpette, nous sommes montés de 400m en 3 kilomètres. De là, on suit la route jusqu'à Noailhac. On trouve le gîte, on parque l'âne et on va chercher la clé au restaurant. Nous mettrons du temps à trouver comment fonctionne le chauffe-eau, mais nous nous lançons quand même dans la lessive. On trouve de nouveaux trous sur Charly, un vrai fromage. Mais ils sont dessous cette fois, ça change.

René est très fâché de devoir faire sa lessive, il rêve du lave-linge et d'une salade fraîche, ainsi que d'un quatre étoiles... Charly est fou. Il est obsédé par on ne sait quoi, et lorsqu'on le met dans un pré clôturé, il en ressort immédiatement, en se tortillant sous les fils barbelés. On ne comprend pas. A-t-il vu un fantôme ? Journée pleine d'interrogations, mystiques au début, et plus existentielles ce soir : que fait-on là ? ? ?


Mais ils sont fous. Ils ne vont pas s'arrêter dans ce village. Ça grouille de belettes, par ici. Quelle combat ! Elles attaquaient de partout. J'ai bien senti qu'il ne dormait pas bien non plus, il s'est levé plusieurs fois. Maigre consolation.
Mardi 25 juin 1996
40ème jour, Noailhac, Livinhac-le-haut, 16km


Nuit agitée pour moi. Charly est très nerveux, il a l'air effrayé. Il n'ose rien manger, ni se rouler. Il tire tellement sur la corde que l'on finit par l'attacher très serré. Je ne me sens pas à l'aise non plus dans ce gîte, et je peine à trouver le sommeil. Au réveil, nos habits lavés hier soir ne sont pas encore secs. Dans un effort désespéré et inutile, je laisse tous les feux de la cuisinière allumés. ça réchauffe un peu l'atmosphère pour le petit déjeuner.

Nous commençons la journée avec un chemin de croix qui nous remonte jusqu'à la chapelle St-Roch. Cela nous ramène jusqu'au tracé initial du GR. Nous grimpons encore un peu le long de la route jusqu'à une antenne de télécommunication, facilement reconnaissable aux tam-tam accrochés le long de son mât. Et sur cette crête, il souffle un vent glacial. Il fait vraiment froid pour la saison. Nous suivons le plateau, avec une vue magnifique des kilomètres à la ronde. Puis nous plongeons vers Decazeville, ville minière. Comme toute traversée de ville, celle-ci est pénible pour Charly. Nous faisons quelques provisions et nous pique-niquons sur un pré rescapé de l'urbanisation. Charly est boulimique. Moralité, il faut le fatiguer pour avoir la paix. Comme le ciel menace, nous reprenons nos bourdons et peu après, nous traversons le Lot pour arriver à Livinhac.

Le gîte est en plein centre du village. Charly sera parqué dans un pré à la périphérie du village. Le responsable du gîte sort une massette du coffre de sa Mercedes pour enfoncer un piquet emprunté sur le chantier voisin, ce qui nous permet d'attacher le fauve. Il a l'air de se sentir mieux qu'hier soir, en tous les cas il ne tire pas sur la corde comme un fou quand nous revenons le nourrir. Petite omelette, séchage du linge d'hier, et discussion avec un pèlerin qui parti du Puy, semble avoir beaucoup de problèmes de pied. Je refuse poliment, mais fermement une partie de backgammon, perdue d'avance. Demain nous serons dans les environs de Figeac.

Malheureusement, comme c'est souvent le cas dans les villes plus importantes, nous avons de la difficulté à trouver un parking pour Charly. Le camping le refuse et le centre équestre semble n'être qu'un répondeur. Nous avons une solution de rechange à 4km de la ville, mais nous ne pourrions pas la visiter. Le vent de demain décidera.
Mercredi 26 juin 1996
41ème jour, Livinhac, la Cassagnole, 24km


Lever et rapatriement de Charly qui a manifestement bien dormi dans son pré. Il se gratte toujours jusqu'au sang sous le ventre. On quitte Livinhac à 8h20. De là le sentier fait des virages sans suites dans la campagne. Arrêt à Guirande, où l'on va au gîte équestre, s'enquérir d'un maréchal-ferrant. Ils ferrent eux même. Vers 12h, pause à St-Felix. Jolie église avec un tympan pour les pécheurs comme nous. On appelle le gîte de la Cassagnole, car Figeac ne veut pas de nous. Le chemin est composé de beaucoup de béton, ce qui nous donne un après-midi moins agréable. Notons que nous avons évité le trou qu'est Figeac. Arrivée à 17h dans un gîte magnifique, où les propriétaires ont fait le Puy-Moissac à pied, avec une ânesse et leurs trois enfants. Ils ont craqué, l'ânesse ne les a pas accompagnés très longtemps... Ils connaissent Clouteau, et de relire son livre nous fait bien rire. On retrouve les jeunes allemands, qui se sont arrêtés un jour ici. Soirée sympa, crêpes pour le dessert, la belle vie quoi. Nous dormons ce soir dans une très jolie chambre d'hôte.

Nous sommes arrivés à une conclusion sur Charly : il fait des statistiques. De plus, il ne brait pas mais il tente de braire, d'hennir et de meugler en même temps, ce qui fait le bruit d'une baignoire qui se vide. Mais surtout, nous sommes maintenant convaincus qu'il est inutile de croire comprendre un âne, on ne peut qu'émettre d'hypothétiques thèses, dans lesquelles l'âne lui-même ne se retrouve pas.


Bon, il semble que nous ayons semé les belettes. Et cela fait deux jours que j'ai droit à un pré décent pour passer la nuit. Le ciel semble avoir renoncé à nous détremper, ça devient presque supportable, ce voyage, dans de telles conditions.
Jeudi 27 juin 1996
42ème jour, La Cassagnole, Cajarc, 24 km


Qu'il est doux de se réveiller dans un lit dur avec des draps à petites fleurs. Nous trichons un peu sur l'heure du lever, mais comme le petit déjeuner a lieu dans la cuisine de nos hôtes, le matériel n'a pas servi et les sacs seront vite faits.

Nous nourrissons et soignons Arziquiquet, avant d'aller nous-mêmes déjeuner. Salutations, nous quittons le groupe d'Allemands, et départ à 8h45. Nous marchons jusqu'aux alentours de Béduer. Sandra et Charly font la pause pendant que je vais faire les courses.

Puis nous coupons afin de gagner un peu de distance. Erreur de navigation (mais changez-moi ce navigateur) de ma part, car nous repartons dans la mauvaise direction. Marche arrière. Charly ronchonne. Nous récupérons le GR un peu plus loin.

Comme c'est un sentier entre deux murs, nous lâchons Charly entre nous, et il marche bravement jusqu'au moment où un petit chevreuil, pris entre les grillages bordant le chemin, s'enfuit affolé devant nous. Nous sommes contraint de le pousser devant nous jusqu'à un élargissement du sentier. Charly, croyant voir une belette, pète un peu les plombs, et nous devons le reprendre à la longe.

A l'entrée de Gréalou, nouvelle erreur de navigation. Sandra prend les choses en main, et promet d'y mettre bon ordre. Pause pique-nique sur un emplacement du même nom, avec beaucoup d'herbe non fauchée pour Charly, des tables et des bancs, et ô miracle, un robinet d'eau. Nous passons ensuite près d'un dolmen, le sentier est très dur et sec, et Charly glisse. Nous décidons de couper par la variante GR65A, où le terrain est aussi très glissant. Comme le brave Arziquiquet montre des signes de fatigue, nous finirons sur la D19, qui descend rude, mais qui ne glisse pas. Accueil au gîte, soins au fauve. Nous lui faisons avaler, à l'aide d'une seringue, des antibiotiques, car nous craignons pour une blessure qu'il a sous le ventre. Puis nous allons le parquer au stade municipal. Souper et petit tour en ville, tentatives pour joindre un maréchal-ferrant et lui fixer rendez-vous plus loin sur notre route. Charly a complètement usé ses fers antérieurs, il a donc bien besoin d'un coup de pédicure.


Des sentiers de randonnées... des caillasses, oui. Comment veulent-ils que je tienne sur mes jambes avec ces patinettes sous les sabots ? Et ce soir pour me récompenser de mes efforts, ils m'ont enfilé dans la bouche un truc suspect. On me drogue ! ! ! Mais qui s'en soucie, je vous le demande.

February 22, 2012