Vendredi 28 juin 1996
43ème jour, Cajarc, Limogne-en-Quercy, 16km


Prévoyant une plus petite étape, nous nous levons une heure plus tard. René est allé chercher du pain frais et nous avons réservé le gîte pour le soir même et le lendemain. La responsable du gîte équestre prévu demain va essayer de trouver un maréchal. Nous partons vers 9h45. Chose nouvelle, le chemin ne grimpe pas tout de suite après le village, mais c'est pour mieux prendre son élan. Le chemin est joli jusqu'à Gaillac, où nous devons traverser un pont métallique qui met Charly de mauvaise humeur. Puis c'est la lente ascension. En forêt, nous suivons les balises du GR, qui virevolte beaucoup.

On s'arrête au mas del Pech vers 13h. Le chemin nous a paru long, mais vu la dénivellation et l'âne poussif, on a mis pas mal de temps. On repart à 15h, et vu l'état des sentiers, nous suivons la route pour les trois derniers kilomètres. Nous arriverons à 16h30 au gîte, qui est une très belle bâtisse, style vieille école. Nous y avons une chambre avec un grand lit et Charly a un parc. On lui administre ses antibiotiques, qu'il recrache consciencieusement. Dans le bourg, nous en profitons pour faire quelques courses, et nous nous offrons un petit souper de luxe. En rappelant le gîte équestre, nous apprenons qu'un maréchal nous y attendra demain vers 19h. Magnifique...mais nous devrons marcher vite.

Ce soir nous sommes arrivés à la conclusion que nous étions capables de nous supporter après six semaines de randonnée. Nous pottons, soit, mais cela ne résiste généralement pas aux kilomètres parcourus. Comme quoi...
Comme quoi la douleur qui irradie de mon petit orteil droit finit par être plus importante que l'injustice ressentie par une accusation hâtive de mauvaise navigation. Na !
Samedi 29 juin 1996
44ème jour, Limogne-en-Quercy, Le Pech, 29km


Lever matinal, car une longue route nous attend avant le Pech. Départ sous un ciel couvert. Il fait frais et c'est agréable pour marcher. Nous suivons d'abord le GR, car nous voulons voir le dolmen, puis nous coupons par un chemin pour rejoindre la D19. Varaire est au croisement de plusieurs GR, et lorsque nous arrivons au pied de l'église, nous suivons les premiers signes rouges et blancs. Erreur, nous faisons deux kilomètres sur la route de Villefranche, suivant le GR 36. Sandra et Charly sont à nouveau fâchés contre le navigateur. Retour au village, où nous vérifions auprès des autochtones la bonne route.

Nous rejoignons l'ancienne voie romaine, après avoir pour le plus grand plaisir de Charly croisé un troupeau de vaches. 15 km de GR en ligne droite, raisonnablement plat. Le bonheur. Arziquiquet est lâché. Nous marchons côte à côte et Charly suit. De temps en temps, il faut repasser derrière l'âne pour le remotiver d'un petit coup sur la croupe, et l'encourager de quelques cris. Après une courte pause, nous atteindrons, non sans devoir gravir une dernière côte couillue, le gîte du Pech. On s'installe, et le maréchal n'arrive que vers 20h. Un collègue voisin lui donne de tout petits fers, tout le monde observe et commente le ferrage de Charly, très zen au milieu de ce brouhaha méridional. Le voilà chaussé de frais, et nous voilà devant un pastis et un cassoulet. Merveilleux. Le responsable nous arrange le séjour de Charly dans la banlieue de Cahors. Nous pourrons nous offrir un jour de repos à Cahors.


Ils ont enfin compris qu'il me fallait de nouvelles chaussures, sous peine de me retrouver avec une jambe cassée. Un brave monsieur est venu. Il a parlé des Cévennes, où j'ai tant de compatriotes, et il m'a recloué des semelles, d'une épaisseur convenable, sous les sabots. Pour la nuit, ils m'ont mis dans un pré avec une clôture si ridicule que je pourrais décider de rentrer à Genève sans eux...
Dimanche 30 juin 1996
45ème jour, Le Pech, Cahors, 17km


Etape courte, donc réveil plus tardif. Déjeuner à 8h sur la terrasse après avoir vérifié que les clôtures électriques n'effraient et n'arrêtent pas du tout Charly lorsque l'appel du ventre se fait sentir. Dès qu'il nous a vu arriver avec sa cuvette, il est sorti du parc pour venir vers nous.

Nous partons vers 9h pour Cahors, d'abord sur le GR, très caillouteux et accidenté, puis sur la D22. Charly ne glisse plus avec ses nouveaux souliers. Nous suivons le Lot jusqu'à Pralines, où Monsieur Barry, éleveur de pur-sang arabes, met gentiment un box à disposition de Charly. Nous nous occupons de Charly et de nos affaires, puis ce brave monsieur nous dépose au centre ville avec son camion.


On cherche un joli hôtel dans la vieille ville, mais ils sont tous fermés. Il nous faudra aller dans un hôtel inter-France près de la gare. En chemin, nous avons repéré des laveries, et notre douche prise, nous sommes repartis faire notre lessive. On s'offre une petite glace pour le moral, et un petit tour de ville. Téléphone en Suisse et petit souper au restaurant. Film nul à la télé et au lit.


Incroyable ! Si un jour j'ai l'impression qu'ils comprennent la vie, vous pouvez être sûr que le lendemain tout va de travers. Et ça n'a pas loupé. Ils m'ont enfermé dans un box, dans une triste écurie et ils sont partis en ville, à l'hôtel. Je les déteste.
Lundi 1er juillet 1996
46ème jour, Cahors, Cahors, quelques mètres en rond


Debout à 9h30, nous courrons déjeuner avant qu'ils ne nous refusent un café. On part au centre, visite à l'office du tourisme, presque toujours aussi inutile, achat de papier et de cartes diverses, visite de la cathédrale, petits cafés, coiffeur, visite du pont Vallentré, sandwichs, achat de shampooing au miel, engrangement de provisions, petits cafés et retour à l'hôtel. Une journée de pèlerin sans âne, quoi.


Vont-ils revenir me chercher ? Ont-ils décidé de m'abandonner ici, parmi ces étalons arabes ? Avec mon petit mètre (et 05 centimètres s'il vous plaît), j'aurai l'air d'un âne nain de jardin si on me met au parc avec eux !
Mardi 2 juillet 1996
47ème jour, Cahors, Lascabanes, 25km


Nous quittons Cahors et l'hôtel de France à regrets, le lit était bon et il pleut ce matin, pendant notre petit-déjeuner. Taxi à 8h. pour nous emmener chercher Charly à Pralines. Mme Barry nous offre des granulés pour zâne et ne veut rien accepter pour sa pension.

Départ vers 9h. Nous récupérons l'itinéraire historique après 3 km, et le suivons jusqu'à St-Rémy. La première côte vers Lacapelle nous rappelle le départ de Yenne. Même topographie, même temps instable, Charly qui geint. Pique-nique, puis nous retrouvons le GR qui cet après-midi est correct. Chemin de terre pas trop dur, pas trop de détours et dénivelés tout à fait acceptables. Charly marche libre entre nous. Lors d'une pause, il s'enfile sous un chêne et le paquetage se prend dans les branches basses. Charly tire comme un fou pour se dégager. Il a failli tout arracher. Il est tout tremblant sur ses pattes lorsqu'il écoute mon sermon accusateur et moralisateur. Peu de dégâts, seuls les tapis de campings ont été un peu malmenés. Après une descente très acceptable pour un GR, nous arrivons à Lascabanes. Encore quelques centaines de mètres et voici le gîte, domaine de St-Gély, qui offre plusieurs possibilités d'hébergement. Nous prenons le gîte et la table d'hôte. Le menu est à FF 120, mais au diable les varices. Charly a son petit pré personnel clôturé, il broute boulimiquement. Il est fatigué en fin d'étape, aujourd'hui.

Finalement, nous n'avons eu que quelques gouttes de pluie durant la journée, et un petit orage après notre arrivée.

Table d'hôtes admirable : soupe à l'ail et oignon aux croûtons, fleurs de courgettes farcies, brochettes de canard et champignons, buffet de fromages et desserts somptueux, le rêve. Nous prenons un prospectus pour l'envoyer à Jôsiane et la faire baver, Na !


Comme toujours quand je désespère d'eux, ils trouvent un moyen de calmer mon ire. Après le dur labeur de la journée et le sermon moralisateur et inutile du grand bipède (celui-là, il ne comprendra jamais rien aux ânes), ils m'ont trouvé un joli parc d'herbe grasse dans une ferme de culture biologique, paysage de rêve, bâtiment et dépendances en pierres apparentes, bordures fleuries, le luxe. Juste un espèce de doberman qui rôde, je vais garder l'œil ouvert.
Mercredi 3 juillet 1996
48ème jour, Lascabanes, Lauzerte, 24km


Lever dans notre gîte de luxe, petit déjeuner, préparation de l'âne et départ en faux-plat. Nous longerons ensuite un joli chemin blanc qui domine une vallée verdoyante. Avant Montcuq, nous bifurquons et descendons dans la vallée du Tartuguié, que nous traversons à gué pour remonter vers Montlauzun. Nous mangerons sur ce pech (pointe), à côté de la mairie, sur une place aménagée, à côté de touristes anglais à bas mi-mollet et cuisses rouges. Il ne fait toujours pas très beau ni très chaud.

On va redescendre vers la D7 car le GR fait des détours pour rien. 6 km de dur qui ont affaibli la cheville droite de René qui souffre. A Lauzerte, je laisse les deux mâles en bas du mont et je vais demander à la mairie où l'on pourrait passer la nuit. On m'envoie au camping, à 1 km, OK. René part avec Bigounet et je vais à l'Ecomarché. De retour au camping, pas génial, nous avons une bonne surprise : la tente a moisi !!! Berk. Nous essayons de la laver mais c'est illusoire. On la remonte et on la laisse sécher. On s'endort tous les trois dans l'herbe, répartis autour de la tente, tellement on est fatigués. Souper, douche, et dodo dans le pourri. René en a un peu marre et moi aussi...
Jeudi 4 juillet 1996
49ème jour, Lauzerte, Moissac, 26 km


La tribu de babas bamboulas qui campait à côté a fait un peu de bruit hier soir. Et ce matin, le crépitement de la pluie sur la tente nous retient un peu dans les plumes. Nous quittons le camping municipal minimum de Lauzerte à 8h30. Nous allons couper par l'itinéraire historique, comme souvent plus direct que le GR.

Première déconvenue à Fournade. Le chemin sensé nous faire grimper jusqu'au château d'eau est envahi par les herbes. Comme il a plu, nous renonçons à nous aventurer, craignant de tomber sur un obstacle insurmontable, et faisons le détour par Les Vignes. Nous redescendons dans le val de la Barguelonne par de jolies routes fréquentées une fois par jour par de vieilles R4 locales. Une petite grimpée régulière sur l'autre versant, et nous faisons la pause de midi à midi à St-Martin, devant l'église, le plus imposant des 3 bâtiments du village. Peu avant la pause, Charly s'arrêtait fréquemment en tordant la bouche. Après vérification, il était vraiment trop sanglé et nous lui avons ôté deux énormes tiques sous le passage de sangle. Il se sentira plus à l'aise. Il fait toujours frais, et nous repartons à 13h. Nous longeons la D16 puis la D957, bordées de platanes. Charly doit empiéter sur la route lorsque les arbres sont trop près, et c'est un peu dangereux, la route est droite, les nombreuses voitures et camions qui la fréquentent roulent vite et parfois nous frôlent. Traversée peu agréable de Moissac. Comme toujours, nous sommes surpris par le bruit, le trafic et la pollution. Charly supporte ça de manière très zen. Arrêt à la poste, Jôsiane doit nous faire parvenir le guide du chemin d'Arles, que nous comptons emprunter, mais son colis n'est pas encore arrivé. Le gîte est à l'entrée du camping, de l'autre côté du Tarn, dans une maison de briques rouges rénovée. Charly est installé sous les arbres, il peut brouter du trèfle, de la menthe sauvage, les feuilles et l'écorce des arbres. Il semble satisfait d'être là et ne tire pas sur la corde.

Nous retournons en ville pour acheter une nouvelle tente et nous offrir des pâtes au saumon au restaurant. Demain, visite et repos. La fête américaine déroule ses fastes de l'autre côté de la rivière, des vagues de Michael Jackson bercent notre soirée.


Depuis le temps que nous marchons, ils ont dû s'apercevoir que je suis un âne de bonne volonté et que je rechigne rarement à la besogne. Ils auraient donc pu deviner que si je ne marchais plus, c'était pour une raison valable : d'abord je ne pouvais plus respirer, et ensuite deux acariens vampires me suçaient le sang. Faut-il que j'agonise pour mériter une assistance hum-ânitaire ?

February 22, 2012